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L’IRIS BLEU

malheureux, ils avaient même tous deux une bonne figure souriante et joviale.

Depuis vingt ans qu’il était curé de St-Irénée l’abbé Ferrier venait chaque soir faire avec son ami le Docteur, sa sempiternelle partie d’échecs. Les quelques heures qu’ils passaient ainsi journellement ensemble étaient consacrées par les deux amis à causer politique, littérature, science, etc., et après ces conversations qui faisaient maintenant partie essentielle de leur vie, ils se séparaient tout changés de la torpeur de la journée.

Le Curé était un géant de six pieds, droit comme un orme, robuste comme un laboureur, avec ses grands bras ballotants dont il ne semblait jamais savoir que faire, ses habits négligés, sa soutane aux nombreuses reprises et ses cheveux mal peignés ; mais sous cette rude écorce il y avait un grand cœur que le zèle apostolique faisait battre bien fort, un cœur brûlant d’ardeur pour le service de son Dieu, toujours prêt à se donner, à se prodiguer. De plus, l’humble pasteur de campagne était un théologien éclairé et un savant remarquable en dépit de sa grande modestie et il semblait avoir ainsi été oublié en ce coin obscur, ce n’était pas que l’on n’eût reconnu depuis longtemps, à l’évêché, sa piété, sa science et ses inestimables qualités d’apôtre ; mais, fils de paysan lui-même, Mr. Ferrier avait gardé de son éducation première une certaine timidité, une gaucherie de manières qu’avaient à peine atténuée les années de collège et de Grand Séminaire et lui faisaient craindre les honneurs ; d’ailleurs, il était jaloux de son franc parler, de ses façons courtoises mais campagnardes, il était dénué de toute ambition personnelle et ne désirait rien autre chose que de continuer à dévouer sa vie au salut de ses humbles ouailles.

À cette raison s’en ajoutaient deux autres lui faisant décliner toute offre de promotion : ses bonnes-parties d’échecs avec le Docteur et ses travaux d’ornithologie.

Il avait appris le jeu d’échecs au Grand Séminaire, durant ses années d’études théologiques ; mais comme ce jeu est à peu près inconnu dans nos campagnes il avait durant ses années de vicariat été forcé d’en abandonner la pratique, faute d’un partenaire. Arrivé à St-Irénée, lors de sa première visite à la maison du Docteur, quelle ne fut pas sa joie d’y découvrir un échiquier qui semblait dormir depuis de longues années dans un coin du cabinet de travail de M. Durand, faute de joueurs. Ce fut le commencement de leur inaltérable amitié.

Quant à ses travaux d’ornithologie, sa collection d’oiseaux empaillés était fameuse dans tout le diocèse de St-Hyacinthe et lui avait valu la réputation, bien méritée d’ailleurs, d’autorité en cette matière. Depuis trente ans, il consacrait tous ses moments libres à parcourir la campagne, furetant champs, bois et rivage, scrutant les moindres touffes d’arbustes, s’arrêtant de longues heures au pied des arbres pour étudier les mœurs de leurs habitants, et, lorsqu’il apercevait un oiseau manquant à sa collection, il sortait une petite carabine qui ne l’abandonnait jamais, un vrai joujou d’enfants, et avec une adresse étonnante, il l’abattait.

Les paysans s’étonnèrent d’abord de voir leur curé, la soutane retroussée jusqu’à mi-jambe, s’aventurer dans les endroits les plus inaccessibles, les abatis où croissait une végétation sauvage et s’acharner ainsi à tuer ces petits oiseaux « pas bons à manger » ; mais comme Monsieur Ferrier était un brave homme, par fier, pas « manière », comme ils disaient, parlant familièrement à tout le monde, s’intéressant à leurs travaux, souriant à leurs joies, prenant fraternellement sa part de leurs deuils et de leurs misères, ils se contentèrent de sourire à son innocente manie et chaque fois qu’un oiseau rare était abattu dans la paroisse, on le lui apportait pour en enrichir sa collection. C’est ainsi qu’il avait reçu d’un de ses paroissiens « faisant chantier » dans la forêt des Seize, un magnifique faucon pèlerin ; un autre lui avait apporté en souriant un superbe orfraie d’Amérique, un troisième une buse à queue rousse qu’il avait surprise en train de lui enlever une couvée de poulets.

Cette collection contenait déjà des individus de presque chaque sorte d’oiseau de notre région, et le patient collectionneur avait réuni sur chacun d’eux une quantité de notes se rapportant à leur vie, leur couvaison, leur habitat, leur migration, etc., dont il espérait tirer un jour un volume qui serait sa contribution à la science de son pays.

Le Docteur Durand était tout l’opposé du Curé, étant un homme très soigné de sa personne, toujours cravaté de noir, portant canne et chapeau de soie et offrant une apparence générale d’élégance en dépit de sa taille presque lilliputienne et de la coupe plutôt démodée de ses habits.

Célibataire endurci, depuis vingt-cinq ans il vivait seul avec la mère Victoire Laurent, sa vieille ménagère, et à part Mr le Curé il ne recevait personne, consacrant toutes les heures que le soin de ses malades lui laissait de liberté, à ses études et à ses livres. « Pensez donc, il nous charge une piastre, à part les remèdes, chaque fois qu’il vient à la maison ! » De fait, grâce à la plus stricte éco-