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L’IRIS BLEU

Le rencontrer. Il est bien loin et, ma foi, je ne me presse pas en son absence. J’ai fait une ample provision de fleurs des bois. Des claytonies de la Virginie avec leurs feuilles triphylles, comme disent les savants, le gouet ce que les Américains appellent le « Jack in the Pulpit », à cause de sa corolle dont un sépale forme un dais au-dessus de la fleur elle-même qui, dans cette chaire minuscule, semble un prédicateur en train de prôner à la gente des bois les bontés et la grandeur du Créateur.

Ce soir visite chez Jeanne qui met toute son ardeur à broder de jolies choses mignonnes que Paul contemple avec de grosses larmes dans les yeux.

Que c’était beau, cet après-midi dans ce bois calme et ombreux où la vie de toute une famille se trouve fortement empreinte à chaque pas !! Hélas ! pourquoi me force-t-on à détester le dernier représentant de cette famille à force de m’écorcher les oreilles à chanter ses mérites et à me le « pousser » maladroitement pour mari ?

1er juillet 1920

Il pleut depuis ce matin, je m’ennuie. Mes fleurs ne me disent rien, le babillage de Victoire m’ennuie, la partie d’échecs du Curé m’horripile. Je vais lire… le premier livre qui me tombera sous la main.

J’ai voulu lire, mais la lecture aussi m’ennuyait. Est-ce que le départ de… Mais non ! Je m’ennuie parce qu’il pleut, que je suis confinée dans la maison et sitôt le beau soleil reparu…

2 juillet 1920.

Il pleut encore. Je m’ennuie toujours de plus belle. Victoire vient jaser avec moi, elle a rencontré Lambert qui lui a dit avoir reçu une lettre de Lui. Lui aussi s’ennuie. Il a hâte de revenir, la vie de là-bas L’écœure. Cousin Jean est absent de la maison une partie du jour, il lutte avec une ardeur fiévreuse contre un mal soudain qui vient de terrasser un petit homme de dix ans, fils aîné de pauvres villageois qui peinent durement pour nourrir les sept enfants qui se pressent autour de la table. Ces pauvres gens sont aussi alarmés que s’ils n’avaient qu’un fils, Cousin Jean a passé une partie de la nuit au chevet du petit malade et à son retour, il s’est enfermé dans son bureau et s’est plongé dans ses livres à la recherche d’un remède capable d’arrêter l’emprise du mal. Comme il est bon, cousin Jean !

Visite chez Jeanne cet après-midi. Paul a reçu une lettre de Lui. Il presse son retour.

CHAPITRE XIX


Journal d’Yves Marin.
(Extraits)
22 juin 1920.

Il a plu tout le jour durant, c’était tellement humide ici que j’ai mis une bonne bûche d’érable dans la cheminée ; mais alors, c’était délicieux que de travailler, doucement bercé par le bruit cadencé de la pluie qui tombait. Ce soir visite de Paul qui a renouvelé son invitation pour dimanche soir. Je vois venir avec une certaine crainte ce souper de dimanche soir. Comment pourrai-je m’abstenir ?

Bulletin du jour : — Journée d’un calme plat, l’ennemi étant retenu dans ses positions à cause de la pluie.

23 juin 1920.

La confiserie est en pleine activité. Nous avons reçu ce matin une telle quantité de fraises que nous avons peine à suffire à les mettre en conserves. Paul est radieux : il me dit que si cela continue, nous allons doubler nos recettes de l’an dernier. Et les villageois donc ? Ils y trouvent double profit : d’abord, leurs fruits qu’ils nous vendent et ensuite leur travail qu’ils nous louent. Il y a réellement une grande amélioration dans l’esprit des rentiers car on a fait voter un règlement pour la construction de solides trottoirs en ciment et personne n’y a trouvé à redire. Peut-être est-ce que leurs budgets commencent à s’équilibrer plus facilement.

Bulletin du jour : — Rencontre de l’ennemi, il s’en est suivi une légère escarmouche de sourires.

24 juin 1920.

Cette brave mère Lambert est en train de convertir mon parterre en un véritable Éden. Les fleurs qui commencent à s’y épanouir sont tellement jolies et parfumées que je ne puis m’en arracher : « Votre cher oncle, me dit-elle les aimait tant ses fleurs ! » Cette bonne vieille ! c’est encore un peu pour honorer le souvenir de mon oncle qu’elle a si grand soin de ses fleurs…

Bulletin du jour : — Nouvelle escarmouche de sourire à laquelle a succédé un sérieux contre-temps, l’ennemi nous ayant surpris en délit d’espionnage. Révision de la dernière décision du grand conseil de guerre : Nous n’assisterons pas au souper de dimanche.