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L’IRIS BLEU

sent aucune place en leur cœur et leur âme pour les choses sérieuses. Toutes sont frivoles, assoiffées d’émotions nouvelles, de plaisirs inconnus. Avec de telles formations, comment veux-tu prétendre à en faire jamais des mères dignes de ce nom ? Comme nos mères étaient autrement et mieux ! Elles avaient été formées de bonne heure aux austères devoirs qui les attendaient. Elles ambitionnaient de conquérir leur mari par la beauté de leur intelligence, la bonté de leur cœur, la grandeur de leurs vertus, aujourd’hui, les mille et une pimbêches qui cherchent mari, espèrent séduire par le fard de leurs joues, le décolleté de leur toilette, l’élégance de leur danse, la frivolité de leur vie. Elles sont la parodie de la vraie femme et nous, les pauvres petits gens naïfs, nous suivons leur sillage gracieux et léger avec un peu de paradis dans l’âme, nous nous enlisons à leurs plaisirs, nous y laissons les beaux rêves de nos quinze ans, et, une fois pris dans cet engrenage démoralisateur, si nous passons près de la femme telle que nos mamans nous en ont donné les conceptions vivantes, la femme que l’on admire, on est trop pris, nous laissons passer le bonheur pour courir après l’ombre. D’autres sont simplement ridicules ; oh ! alors celles-là, il faut les plaindre, car elles ont la conviction de leur vie. Te souviens-tu de Corinne Latour ? Certainement oui, tu dois t’en souvenir ; tu sais bien cette grande rousse qui se mettait du carmin sur les lèvres ?

— Certainement ! Même que ce fut ma première flamme !

— Console-toi, tu n’as pas été le seul. C’est elle qui m’a initié moi-même à la vie d’étudiant. Une brave fille après tout, tu sais, très honnête, très bonne, un vrai cœur d’or ; mais elle a la malencontreuse manie de vouloir tenir un salon où toute l’Université devrait se rencontrer. Tu te souviens du temps où tu y venais, chaque fois que tu la laissais, elle te recommandait de lui amener des étudiants. Elle cherchait son âme sœur parmi la gent universitaire. Or, à l’Université, on songe beaucoup plus au plaisir qu’au sentiment, et, depuis dix ans passés, cette pauvre Corinne cherche toujours sans jamais se décourager. Elle a toujours pour mission d’initier à la vie mondaine les petits étudiants de Laval et son salon regorge de monde. Inutile de dire qu’elle a beaucoup d’amies qui viennent lui prendre ses sujets et se gaussent d’elle en arrière. Malgré ses trente ans bien passés, elle fait des efforts inouïs pour se donner de faux airs jeunets. Mais, au fait, es-tu libre dimanche soir ?

— Certainement, je dois demeurer en ville jusqu’à lundi midi et je t’avoue que je m’ennuie royalement.

— Viens donc avec moi chez Corinne dimanche soir : cela te rappellera le temps où tu étais frais émoulu du collège.

— Avec plaisir. Et cet après-midi, que fais-tu ?

— Je flâne.

— Viens-tu à la partie de crosse ?

— Avec plaisir. Nous sommes alors montés sur le tramway depuis longtemps encombré qui nous conduisit tant bien que mal à Maisonneuve où la joute commençait. J’y ai passé deux heures délicieuses. Qu’il est amusant notre jeu national, qu’il est autrement scientifique que le base-ball américain. Il y avait nombreuse assistance et lorsque Pitre a enregistré le point donnant la victoire à son club, l’enthousiasme était à son comble.

Durant la partie, j’ai remarqué, à l’extrémité opposé de l’enceinte, mon ancienne flamme, cette Berthe Lesueur, dont l’indifférence et l’égoïsme m’ont fait fuir il y a un an. « C’est vrai, me fit remarquer Léon, c’est ton ancienne… Désole-toi pas, mon vieux, elle ne vaudrait pas les regrets que tu lui donnerais ; c’est la femme de marbre de Phidias : si tu n’avais suivi l’exemple du grand statuaire, c’est elle qui t’aurait perdu. »

— Avec qui est-elle ?

— Avec un jeune ingénieur, un nommé Gauvin, auquel elle fait faire ses quatre volontés. Encore un pauvre diable qui va souffrir…

J’ai réalisé alors que j’étais complètement guéri, que mon voyage d’Europe avait été un remède infaillible, qu’il ne me restait aucune parcelle de mon amour fou de jadis. Mais, au fait, est-ce bien mon voyage d’Europe ? Si je m’interroge bien sincèrement, je suis obligé d’avouer que si j’avais rencontré Berthe le lendemain de mon arrivée, j’aurais peut-être souffert terriblement… N’est-ce pas plutôt ma jolie savante de St-Irénée qui a opéré ce miracle ? Alors, j’ai longuement parlé à mon sage Léon de mes travaux, de mes espérances, et, légèrement, de ma jolie petite ennemie de là-bas. Mais lui a saisi la balle au vol : « Comment, tu es assez heureux pour être sorti indemne de cette engeance, tu as à ta portée la vraie femme dont je faisais le portrait, il y a un moment, et tu hésites encore ? Mais tu es fou, mon pauvre vieux, tu es doublement fou. Va bien vite refaire tes malles, retourne à ton village, et, sans perdre un instant, demande la main de cette jeune fille. Ce se-