Page:Larivière - L'iris bleu, 1923.djvu/62

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
62
L’IRIS BLEU

— N’avez-vous pas un autre cheval à me donner ?

— Il y aurait bien Bijou, mais c’est un jeune cheval ; il est bien doux sur la voiture, toutefois, il n’a jamais été monté, peut-être vous jouera-t-il un mauvais tour ?

— Bah ! laissez faire, les chevaux, ça me connaît et je saurai bien maîtriser celui-ci. S’il veut faire des siennes, il saura à qui parler.

Là-dessus mon fermier m’amène la bête, un magnifique cheval noir qui se laisse monter sans difficulté, et me voilà parti. Je trottais depuis quelques instants sur la route quand j’aperçois au loin, presque masquée par une touffe d’arbres, Mlle Andrée en train de faire sa cueillette habituelle de fleurs sauvages. Je ne voulais pas faire mine de l’espionner, et, pour mettre ma bête au galop, je lui inflige un solide coup de cravache. Oh ! alors, mon animal de cheval, au lieu de partir au galop, fait un mouvement d’arrêt si brusque que je perds l’équilibre et roule par terre.

J’entendis en tombant un douloureux cri d’effroi venant de la fourrée, et, un moment, oh ! très court, l’idée me vint de feindre de m’être brisé un membre : certainement que la brave enfant serait venue à mon secours ; mais, encore une fois, cette idée ne fit que traverser mon cerveau ; il m’aurait répugné d’attirer faussement sa pitié, de la tromper. Je me relevai le plus rapidement possible et voulus reprendre ma monture, mais, comme les destriers enchantés des légendes, mon cheval était disparu. J’eus beau scruter la route poudreuse devant moi, cela tenait de l’enchantement, la route était déserte. Alors, je dus avoir un air comique d’ahurissement peu ordinaire dans mon premier mouvement de surprise stupéfaite, car la même voix qui, tout à l’heure avait poussé un cri d’effroi, éclata en un fol éclat de rire.

Ce rire fut comme un coup de fouet. Je me réveillai soudain de mon rêve apocalyptique et repris à travers champs et bois le chemin de la maison.

Comme elle a dû me trouver ridicule ! Antipathique… ce n’était rien, la haine cela se guérit, seul le ridicule nous tue… Malgré le beau soleil, l’activité qui règne partout, la bonne gaieté de Paul, l’enthousiasme du Curé qui vient de me causer de son livre et du succès qu’il obtient, malgré la paternelle affection du Docteur Durand, je me sens malheureux… oh ! si malheureux… si ridicule…

6 juillet 1920 (soirée)

Légère éclaircie ce soir. La mère Lambert vient de me dire que Victoire est venue discrètement s’informer de moi et des suites de mon accident. Comme les deux vieilles sont amies et que, de plus, la mère Victoire a été depuis longtemps gagnée à la conspiration de mes amis Lauzon, elle a avoué que c’était Mlle Andrée qui l’envoyait aux nouvelles après lui avoir bien fait promettre d’être discrète. Mais alors, puisqu’elle s’intéresse à moi… c’est que… peut-être… Pourtant, non, ce n’est pas possible, j’ai été trop ridicule… et cependant… qui sait jamais… avec les femmes ?…

Mon pauvre Yves, dans quel guêpier te revoilà lancé ?… Attention ! cette année, tu n’auras pas la ressource d’un voyage en Europe, et, d’ailleurs, un voyage en Europe aurait-il le même effet que par le passé ?

Bulletin du jour : — Nouvel échec ; le hasard est mauvais parlementaire… Avons décidé de recourir au Curé.


CHAPITRE XXII


Yves avait eu tort de maugréer contre le hasard et il devait, dès le lendemain, se convaincre qu’il n’était pas aussi mauvais parlementaire.

Réveillé vers six heures et demie, après une nuit de sommeil agité que de mauvais rêves avaient hanté, rêves où sa malheureuse chute en présence de celle dont il aurait voulu subjuguer le cœur coudoyait d’autres scènes où apparaissaient ses amis de Montréal, Paul, le Curé, le Docteur et même son vieil oncle, tous souriant de sa déconvenue, notre jeune ami était sorti prendre quelques bouffées d’air frais.

Rencontré à sa sortie par Lambert qui lui avait demandé d’un air ironique s’il devait lui seller Corneille ou Bijou, Yves avait opté sans hésitation pour ce dernier : « Donnez-moi Bijou, il faut bien lui apprendre à vivre à ce cheval ! »

Assez cruellement éperonné, le cheval tenta bien encore de se débarrasser de son cavalier ; mais Yves était sur ses gardes ; de plus c’était un écuyer excellent. Mettant toute son ardeur, sa force et son attention dans le dressage, Yves ne s’était pas laissé décontenancer, avait cravaché dure, tenant ferme sur ses étriers, et après un quart d’heure au plus, la noble bête, sentant peser sur elle la main du maître, était redevenue docile et paisible.

Alors Yves prit le chemin longeant la rivière et partit en une longue promenade, es-