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L’IRIS BLEU

teur et prudence, elle essaya de se frayer un chemin à travers cette végétation sauvage. Ses efforts allaient être couronnés de succès, les belles fleurs bleues étaient quasi à portée de sa main, quand un mouvement trop brusque vint réveiller le sommeil paresseux d’un vulgaire batracien qui y avait élu domicile et que l’envahissement de sa solitude fit s’enfuir en poussant son caractéristique grognement rauque.

Affolée, notre héroïne poussa un cri de terreur et s’enfuit avec une telle précipitation que dans sa retraite un de ses souliers resta dans le bourbier. Mais la panique l’avait gagnée, elle ne s’en était pas aperçu et grimpait en courant la côte ardue qui la séparait du chemin.

— N’ayez pas peur Mademoiselle !

— Quelqu’un ! un homme ! Mon Dieu que je suis heureuse ! se dit Andrée intérieurement, cependant que par cet instinct tout naturel chez la femme de chercher son soutien chez plus fort qu’elle, elle venait se mettre sous la garde de cet homme que le ciel lui envoyait ; mais quelle ne fut pas sa confusion de reconnaître dans cet homme, notre héros, le jeune notaire qu’elle fuyait depuis un mois…

Toutefois, elle ne refusa pas ce défenseur providentiel.

— Oh ! Monsieur Yves ! balbutia-t-elle, inconsciente de ce qu’elle disait.

— Pardon, Mademoiselle, je crois que vous avez perdu votre chaussure dans votre course, me permettez-vous d’aller vous la chercher ?

— Vous m’obligerez beaucoup, Monsieur !

— Excusez-moi si je suis indiscret, Mademoiselle, je passais sur la route et je me suis trouvé le témoin involontaire de votre retraite quelque peu précipitée…

— Vous n’avez pas à vous excuser c’est le ciel qui vous envoie, au contraire ; j’ai eu tellement peur… Sans votre intervention, je ne sais où je me serais arrêtée…

— Croyez donc, Mademoiselle, que si je puis vous être utile, ce sera avec plaisir…

— Vous êtes très aimable, Monsieur, et je vais mettre immédiatement votre complaisance à contribution. D’abord, trouvez-moi mon soulier que j’ai dû laisser quelque part dans ce marais lorsque cette bête étrange m’a fait peur.

Elle était maintenant complètement remise de sa terreur et tous deux redescendaient tranquillement la côte.

— C’est une grenouille qui vous a effrayée ? demanda le jeune homme, railleur.

— Est-ce que je sais ? J’ai entendu un grognement suivi d’un bruissement de feuilles et avant que la bête ne soit apparue à ma vue, j’étais déjà loin…

— Oui, j’ai vu… Vous avez des jambes solides, vous savez, dit Yves, avec une pointe d’ironie joyeuse.

— Seulement, mon soulier n’a pas suivi…

Et tous deux sourirent, mais de ce sourire encore quelque peu contraint auquel se mêle un reste de gêne. Croyez-vous pouvoir le retrouver. Vous n’allez pas vous aventurer dans cet horrible repaire de bêtes sauvages ?

— Soyez sans inquiétude, elles ne sont pas terribles du tout, vos bêtes sauvages… et quant à votre soulier, nous allons le retrouver immédiatement.

Les traces de la jeune fille étaient faciles à suivre à travers cette végétation enchevêtrée qu’elle avait couchée sous son passage. Le jeune homme venait à peine de s’y aventurer qu’il s’écria triomphalement : « Je le tiens, Mademoiselle ! » Et joignant l’action à la parole, il souleva au-dessus de sa tête la frêle chaussure de la jeune fille ; mais en quel piteux état, grand Dieu ! Dans sa retraite, l’herboriste avait mis le pied dans un trou de vase et le pauvre soulier qui y était resté enfoui avait été complètement submergé par la boue.

Tel quel, Yves l’apporta victorieusement à sa propriétaire qui, à son aspect misérable, ne put retenir un éclat de rire : « Mais il est affreux, mon pauvre soulier, Monsieur, il est affreux ! Comment voulez-vous que je le mette ? »

— Ce n’est que de la boue, Mademoiselle et Dieu merci, ce n’est pas l’eau qui manque ici. Asseyez-vous un moment, je vais aller vous le laver à la rivière.

— Merci bien ! pas ici, j’aurais trop peur de voir apparaître une de ces horribles bêtes !

— Alors, venez là-bas, près de cet orme, à quelques pas de la rivière. Vous y serez très bien, car il vous faudra patienter quelques instants, attendre que votre chaussure sèche, ce qui va durer une bonne demi-heure.

— Comment ? aussi longtemps ? Mais je pourrais bien le mettre même humide.

— Non ce serait dangereux. Le soleil est chaud, peut-être daignera-t-il se hâter de vous libérer. Asseyez-vous à l’ombre je vais à la lessive.

Et pendant que le jeune homme dégringolait la rive et sautant avec agilité d’une pierre à l’autre gagnait le milieu du courant, Andrée, complètement remise de sa frayeur et tout à fait charmée de la franche politesse de son compagnon, de sa bonté toute naturelle, de sa respectueuse sollicitude, réfléchissait