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L’IRIS BLEU

— Merci, Monsieur le Curé. Si je ne craignais d’abuser, je vous demanderais un nouveau service. Voulez-vous m’accompagner jusqu’à St-Hyacinthe ?

— Mon cher Docteur, c’est mon devoir à double titre de prêtre et d’ami de ne pas vous abandonner quand l’épreuve vous frappe. Et tous deux sautèrent dans la voiture qui partit en une course furibonde.

— Monsieur le Curé, dit le médecin, vous tenez maintenant le secret de ma vie… J’en suis à l’épilogue de mon pauvre roman d’amour… roman bien banal, bien naïf, très peu palpitant pour tout autre que moi qui en fus le héros passif… Un vrai roman rose pour jeunes filles…

Hélène et moi étions des cousins éloignés ; mais la grande amitié qui avait toujours uni nos deux familles avait resserré ces liens et nous nous considérions comme de très proches parents.

À peu près du même âge, nous fréquentions ensemble l’école du village, nous fîmes la même année notre première communion ; bref, nous fûmes de vrais compagnons d’enfance et vous savez Monsieur le Curé, comme ces affections juvéniles sont souvent profondes.

À quinze ans les parents d’Hélène l’amenèrent à Montréal où ils vinrent demeurer, et depuis cette époque, je ne la revis plus qu’à de rares intervalles.

À dix-sept ans, elle perdait sa mère et l’année suivante, la mort de son père la laissait seule au monde, sous la garde d’un oncle maternel qui l’amena à Québec, lieu de sa résidence.

Entre temps, j’étais entré au collège et je piochais ferme, l’âme saturée d’ambitions assoiffé, de désirs de gloire et de fortune et à travers tous mes rêves, j’entrevoyais la jolie figure souriante de ma petite cousine.

Durant mon stage universitaire, j’eus l’occasion de rencontrer Hélène deux ou trois fois. Elle était devenue une belle demoiselle, elle avait gardé envers moi sa franche gaieté d’autrefois, sa fraternelle camaraderie. À vingt ans, on a la tête chaude, on attribue facilement aux autres ses propres sentiments. Ma cousine avait été depuis ma plus tendre enfance l’idole de mon cœur et je ne doutai pas une seule minute que la fraternelle amitié qu’elle me témoignait ne fût une promesse d’amour de sa part.

Aussitôt reçu médecin, je vins m’établir à St-Irénée, mes faibles ressources ne me permettant pas des débuts dans un grand centre mais j’espérais bien, mes premières économies réalisées, m’en retourner prendre ma place, à Montréal, parmi les concurrents, vers la gloire et la célébrité, et quand le succès serait venu, avec quel bonheur j’aurais été offrir à ma petite cousine gloire et fortune. Mais l’homme propose et Dieu dispose.

Depuis six mois je luttais avec l’énergie du désespoir contre une épidémie de petite vérole qui sévissait au village lors de mon arrivée, lorsque je reçus un soir une lettre de ma cousine m’annonçant ses fiançailles avec un jeune Français très riche, représentant à Québec une importante maison de commerce européenne. Ce fut la faillite de tous mes rêves ambitieux… et voici pourquoi je me suis enterré dans notre petit village…

Pauvre Hélène, elle n’avait pas un seul instant soupçonné que le sentiment que j’éprouvais pour elle fut autre qu’une amitié fraternelle, elle ne l’a jamais soupçonné depuis et vous êtes le seul dépositaire de mon secret.

Je revis quelquefois ma cousine, elle me semblait heureuse et mon chagrin en fut adouci. La dernière fois, il y a six ans à peu près, ce fut lors des funérailles de son époux et c’est sans rancœur que je mêlai mes pleurs aux siens sur la pauvre dépouille. Depuis cette date, je n’avais reçu d’elle que des cartes laconiques à l’occasion de chaque nouvel an.

Et le Docteur s’absorba de nouveau dans ses sombres réflexions. D’ailleurs on arriva bientôt à la gare de St-Hyacinthe où le voyageur n’eut que le temps de monter sur le train après avoir donné au vieux prêtre une affectueuse poignée de main.

— Je télégraphierai dès mon arrivée à Québec. Au revoir et encore une fois, merci, mon cher ami.

— Bon courage, Docteur. J’aurai demain à ma messe une intention spéciale pour la pauvre mère agonisante.

Le lendemain soir, le Curé recevait cette dépêche : « Cousine morte. — Suis arrivé en temps. — Reviendrai lundi soir. Préparez chambre pour petite Andrée.

Dr. Durand. »


CHAPITRE II


Yves Marin à Paul Lauzon,
Nominingue, 21 septembre 1918.

Bien cher Paul :

Ta dépêche est venue me surprendre dans les bois du nord, où elle m’a trouvé profitant des derniers beaux jours de l’année au milieu de cette campagne presque vierge, avec ses lacs remplis de poissons, ses grands arbres dont