Page:Larousse - Grand dictionnaire universel du XIXe siècle - Tome 1, part. 3, As-At.djvu/138

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la matière serait autre chose que ce que nous entendons par ce mot.

Mais, répond une raison moins facile à satisfaire, vous imaginez l’atome semblable aux corps que nous connaissons ; à merveille ! A cela l’on n’a rien à dire, si c’est là simplement un moyen de fixer les idées ; vous voulez que les derniers éléments metériels possèdent les deux attributs de la matière que vous jugez fondamentaux, l’étendue et l’impénétrabilité ; reste à savoir quelle est la valeur réelle de ces deux attributs, s’ils ne s’évanouissent pas à l’analyse, et si, cette image de l’atome étant donnée, on ne doit pas en séparer, en abstraire la véritable idée. Vos atomes étendus sont-ils solides, liquides ou gazeux ? Il faut, bon gré, mal gré, choisir entre ces trois états. Ils sont solides, répondez-vous. Pourquoi solides ? Cette préférence que vous accordez à la dureté sur la fluidité, ce penchant que vous avez à imaginer l’atome comme une miniature de corps solide plutôt que comme une masse fluide du même ordre de petitesse, ne repose en définitive que sur des préjugés d’éducation, tenant à nos habitudes et aux conditions de notre vie animale ; car, vous savez très-bien que, dans les corps qui tombent sous nos sens, la solidité et la rigidité, comme la flexibilité, la mollesse ou la fluidité, sont autant de phénomènes très-complexes que nous tâchons d’expliquer de notre mieux à l’aide d’hypothèses sur la loi des forces qui maintiennent les molécules primordiales à distance, et sur l’étendue de leur sphère d’activité comparée au nombre des molécules comprises dans cette sphère et aux distances qui les séparent.

Que dire de l’impénétrabilité de l’atome ? Le mot impénétrabilité avait un sens pour les anciens atomistes : c’était le plein parfait, la solidité absolue, c’est-à-dire ce qui impliquait impossibilité de division. Mais dans l’hypothèse à laquelle les physiciens modernes sont conduits, dans l’hypothèse d’atomes maintenus à distance les uns des autres, même à des distances relativement très-grandes, par des forces répulsives, l’impénétrabilité, cette prétendue qualité fondamentale de la matière, devient un qualité inutile, c’est-à-dire qui ne peut jamais entrer en action, qui n’intervient dans l’explication d’aucun phénomène ; ou plutôt l’idée même d’impénétrabilité se confond avec l’idée de ces forces répulsives.

Que reste-t-il de la matière, de l’atome ainsi dépouillé des classiques attributs que l’imagination lui confère, l’étendue et l’impénétrabilité ? Il reste la force : voilà l’atome qui se convertit en monade, l’atomisme qui se réduit en dynamisme. (V. Monade.) C’est précisement la conclusion à laquelle arrivent la physique mathématique et la critique philosophique. La continuité et l’étendue, disent-elles d’un commun accord, ne sont qu’une illusion ; elles sont étrangères et même contraires aux explications qu’on a pu donner des phénomènes physico-chimiques ; l’idée de la matière discontinue doit être poussée jusqu’à son extrémité logique ; l’indivisibilité des atomes doit être considérée comme absolue ; elle doit être entendue en ce sens, que toute division tombe nécessairement dans leurs interstices ; les atomes ne sont que des points mathématiques, centres de forces attractives et répulsives ; les molécules intégrantes des corps, que des espèces de constellations formées de ces centres d’action en présence les uns des autres. (V. Matière.)

ATOME s. m. (a-to-me — du gr. atomos, non divisé). Entom. Genre d’arachnides.

ATOMICITÉ s. f. (a-to-mi-si-té — rad. atome). Chim. Puissance de combinaison ; valeur de substitution d’un radical simple ou composé : La notion de latomicité a établi un lien solide entre la chimie organique et la chimie minérale. (Wurtz.)

Encycl. V. Atome.

ATOMIFÈRE adj. (a-to-mi-fè-re — du gr. atomos, atome ; pherô, je porte). Qui est chargé d’atomes.

ATOMIQUE adj. (a-to-mi-ke — rad. atome). Qui appartient, qui a rapport aux atomes.

Poids atomique, Poids relatif des atomes des divers corps : Les poids atomiques des divers corps sont rapportés à celui de l’hydrogène pris pour unité. (Wurtz.)

Théorie atomique, Ensemble des spéculations phyusiques, chimiques et philosophiques sur les atomes. || S’emploie en chimie dans un sens plus restreint pour désigner l’ensemble des notions relatives aux poids atomiques.

Notation atomique, Notation chimique fondée sur la considération des poids atomiques.

Encycl. V. Atome.

ATOMIQUEMENT adv, (a-to-mi-ke-man — rad. atomique). D’une manière atomique ; sous le point de vue atomique : Les corps atomiquement combinés forment des corps composés, et non de simples mélanges. Dans l’air, les molécules d’oxygène et d’azote ne sont pas atomiquement combinées ; ces deux gas sont seulement mêlés.

ATOMISME s. m. (a-to-mi-sme — du gr. atomos, atome). Philos. Système des philosophes qui prétendent expliquer la formation de l’univers par la combinaison spontanée des atomes : Latomisme n’était autrefois qu’un matérialisme grossier. (Walsh.) Latomisme n’était que l’athéisme. (Le P. Ventura.) || Système des physiciens qui supposent les corps composés d’atomes ou éléments simples doués des qualités dont jouissent les corps eux-même

Encycl. Le mot atomisme présente deux sens très-distincts : il s’applique d’une part à une conception générale de la nature matérielle, de l’autre à un système de philosophie matérialiste et athéiste. C’est ce dernier sens que nous lui donnons ici ; pour tout ce qui concerne l’atomisme entendu dans le premier sens, nous renvoyons au mot Atome. La distinction que nous faisons entre l’atomisme, hypothèse de philosophie naturelle, et l’atomisme, système de philosophie générale, mérite d’autant plus l’attention que, suivant Bacon, Voltaire et J.-W. Herschell, l’idée que l’univers se compose d’atomes distincts, séparés, indivisibles, au lieu de nous conduire à l’athéisme, devrait plutôt nous en éloigner. Bacon estime que la physique de Leucippe, de Démocrite et d’Epicure est plus incompatible avec la négation d’une intelligence suprême que la physique des quatre éléments. « Il me paraît moins absurde, dit-il, de penser que quatre éléments variables, avec une cinquième essence convenablement placée, puissent se passer d’un Dieu, que d’imaginer qu’un nombre infini d’atomes ou d’éléments infiniment petits, et n’ayant aucun centre déterminé vers lequel ils puissent tendre, aient pu, par leur concours fortuit et sans la direction d’une suprême intelligence, produire cet ordre admirable que nous voyons dans l’univers. » Voltaire tient pour une inconséquence le matérialisme et l’athéisme d’Epicure et de Lucrèce : suivant lui, c’est l’idée du plein et du monde infini qui pousse à nier l’existence de Dieu, que prouvent au contraire le vide et la matière finie. « Il me parait, dit-il, qu’un des principes qui conduisent certains philosophes au matérialisme, c’est qu’ils croient le monde infini et plein et la matière éternelle ; il faut bien que ce soient ces principes qui les égarent, puisque presque tous les newtoniens que j’ai vus admettant le vide et la matière finie, admettent conséquemment un Dieu. En effet, si la matière est infinie, comme tant de philosophes et Descartes même l’ont prétendu, elle a par elle-même un attribut de l’être suprême ; si le vide est impossible, la matière existe nécessairement ; si elle existe nécessairement, elle existe de toute éternité ; donc, dans ces principes, on peut se passer d’un Dieu créateur, fabricateur et conservateur de la matière. Je sais bien que Descartes et la plupart des écoles qui ont cru le plein et la matière indéfinie ont cependant admis un Dieu ; mais c’est que les hommes ne raisonnent pas et ne se conduisent presque jamais selon leurs principes. Si les hommes raisonnaient conséquemment, Epicure et son apôtre Lucrèce auraient dû être les plus religieux défenseurs de la providence qu’ils combattaient ; car, en admettant le vide et la matière finie, il s’ensuivait nécessairement que la matière n’était pas l’ètre nécessaire, existant par lui-même. Ils avaient donc dans leur propre philosophie, malgré eux-mêmes, une démonstration qu’il y a un autre Etre suprême, nécessaire, infini, et qui a fabriqué l’univers. » J.-W. Herschell voit dans la similitude complète des atomes de même espèce un motif de croire qu’ils ne sont pas les premiers principes des choses. « Nous sommes sûrs, dit-il, que les atomes peuvent être rangés en un petit nombre de classes, dont chacune se compose d’êtres semblables à tous égards dans leurs propriétés. Or, quand nous apercevons un grand nombre d’objets tout à fait semblables, nous sommes portés à croire que cette similitude tient à un principe commun qui en est indépendant. Si cette similitude est établie par l’identité de la manière dont ils agissent, nous sommes encore plus disposés à admettre cette conclusion… Il me semble que les découvertes de la chimie moderne, en confirmant l’ancienne idée des atomes, détruisent celle d’une matière éternelle et existant par elle-même, et donnent à chacun de ces atomes les caractères essentiels d’un objet fabriqué et d’un agent subordonné. »

I. — De l’atomisme de Leucippe et de Démocrite. L’atomisme est un produit de la pensée grecque, qui, par son origine, se rattache à l’école d’Elée. Son histoire présente deux phases très-distinctes, une phase rationaliste et une phase empirique, ou plutôt il y a deux atomismes, celui du premier âge, l’atomisme de Leucippe et de Démocrite, antithèse du panthéisme éléatique, et celui du second âge, l’épicurisme, antithèse du panthéisme stoïcien. M. Pierre Leroux a très-bien marqué les traits particuliers à ces deux âges de l’atomisme. « Au premier âge, dit-il, si matérialiste que soit le système dans sa teneur, il se présente comme une conception toute rationnelle. Pour Leucippe et Démocrite, la vraie connaissance du réel, bien que, selon eux, tout le réel soit circonscrit dans l’espace, a sa source, non point dans les sens, qui ne donnent des choses qu’une perception obscure, mêlée de peine ou de plaisir, toute relative, et d’où, par conséquent, ne résulte qu’une pure opinion, mais dans la raison, qui seule a qualité pour saisir le réel dans son essence. Alors, l’esprit humain ne doutait point de lui-même. Il avait toute cette confiance, tout cet énergique et téméraire élan de la première jeunesse qui croit qu’elle va planer d’un bond sur les plus hautes cimes, et embrasser d’une seule étreinte l’universalité des choses. C’était surtout la physique et l’ontologie qui, par une séduction aisée à concevoir, le ravissaient dans leurs régions transcendantes. Identifiée et comme perdue dans son objet, la pensée, à cet âge, se repliait peu sur elle-même, soit pour se scruter dans sa base, soit pour rapporter la science à la vie humaine. Et de là vient aussi que, dans l’ancienne doctrine atomistique, la morale, considérée comme appendice, fut à peine ébauchée. Dans la seconde phase de l’atomisme, il n’en pouvait être ainsi. Depuis Socrate, un long reploiement de l’esprit sur lui-même avait eu lieu ; la philosophie avait tourné ses investigations sur sa propre base ; de nouvelles idées plus approfondies et aussi plus divergentes sur l’origine, sur l’instrument, sur les conditions légitimes de la connaissance s’étaient produites. Déjà le rôle de la sensation dans l’acte de la connaissance avait été proclamé par Aristote et même exagéré. L’atomisme dès lors dut naturellement s’emparer de cette base nouvelle, si harmonique à tout son contenu ; donc, de rationnel qu’il était, le système, chez Epicure, devint sensualiste. Mais un second caractère du mouvement socratique, un second résultat de ce long retour de la pensée sur elle-même, c’est l’importance que prit la morale dans la philosophie. L’homme, devenu à la fois sujet et objet de la science, la rapporta davantage à lui-même, à la vie humaine, comme à sa finalité. Ce fut donc principalement la doctrine morale déduite de l’atomisme qu’Epicure développa. La philosophie, dans l’atomisme primitif, était surtout science ; dans l’atomisme épicurien, ce fut surtout un art. »

Exposons le plus brièvement possible la logique, la cosmologie, la psychologie et la morale de Leucippe et de Démocrite.

Pour les créateurs de l’atomisme, les données sensibles ne contiennent pas la vérité ; la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le tact, ne produisent immédiatement qu’une connaissance illégitime et obscure, parce qu’ils ne peuvent arriver à voir le plus petit, ni à l’entendre, ni à le flairer, ni à le goûter, ni à le palper ; la raison seule donne une connaissance légitime ; seule, elle saisit le fond permanent sous la forme variable, et l’objet véritable sous l’impression du sujet ; la forme, c’est le doux, c’est l’amer, c’est le chaud, c’est le froid, c’est le blanc, c’est le noir : les atomes et le vide, voilà le fond. L’atome est plein, c’est-à-dire impénétrable, et indivisible, parce qu’il est plein. Le mouvement de l’atome ne dérive pas d’une qualité essentielle, la pesanteur ; il provient d’une impulsion, d’un choc, dont la cause est une impulsion précédente, sans qu’il soit nécéssaire ni possible de remonter à l’impulsion première. Démocrite écartait ainsi toute question de commencement et n’admettait pas de limites à la régression. « Les choses, disait-il, se passaient de même auparavant. » Des impulsions qui ont lieu dans le vide entre les atomes, résultent pour ces derniers des oscillations continuelles, et l’ensemble de ces oscillations produit les tourbillons d’atomes qui, portés circulairement dans l’espace, composent le soleil, la lune, la terre et tous les astres. Le tourbillon est la cause de la génération universelle ; il s’appelle nécéssité. Nulle place dans cette cosmologie pour le fortuit ; tout a lieu nécessairement et par l’effet d’une cause ; la fortune n’est rien de plus qu’une cause cachée à la raison humaine ; car, de sa nature, la connaissance répugne au hasard ; le hasard est un simulacre inventé pour servir de prétexte au défaut de volonté de l’homme et de voile à sa stupidité.

Comment les anciens atomistes expliquaient-ils la sensation et la pensée ? Par l’hypothèse des images (είδωλά), sorte d’émanations des objets qui viennent s’imprimer sur nos sens. Ces images sont maténelles, parce que tout ce qui est sensible est aussi tangible. L’œil voit, grâce aux humeurs aqueuses dont il est formé, grâce à l’eau qu’il contient ; cette eau est diaphane ; elle reçoit l’image, et l’image ou ce qui parait intérieurement, c’est la vue même. L’ouïe, à son tour, n’est que la voix, comme la vue n’est que l’image ; les paroles, parties de la voix, ne sont que des fragments d’air divisé. En un mot, la psychologie de l’atomisme primitif confond la sensation avec son objet, ce qui sent avec ce oui est senti. L’intelligence est produite de l’extérieur à l’intérieur ; elle est le résultat d’un agrégat d’images, comme le corps résulte d’un agrégat d’atomes ; l’unité du sujet intelligent, du sujet sentant, du sujet vivant est détruite. Ces images, à la fois sensibles et sentantes, ont des propriétés supérieures à celles des simples atomes, c’est-a-dire à la solidité et au mouvement, elles sont douées d’une vertu animale et spirituelle ; elles ont quelque chose de divin. Les plus grandes et les plus merveilleuses, venant à frapper l’imagination, ont été prises pour des dieux ; c’est à elles qu’il faut rapporter la cause des songes et de la divination, et il n’existe aucun autre dieu qu’elles ; toutes d’ailleurs sont périssables.

Les caractères essentiels de la morale des anciens atomistes sont communs à la plupart des doctrines de l’antiquité ; Us se réduisent tous au principe de l’isolement et de l’égoïsme. « Ce mépris de la vie commune et des hommes vulgaires, qui s’exprimait par les larmes symboliques d’Heraclite, on sait, dit M. Ch. Renouvier, qu’il s’exhalait en railleries muettes avec le rire perpétuel de Démocrite ; et le double mythe du désespoir et du dédain nous représente presque toute la morale de l’antiquité avant Socrate. » Démocrite réprouvait moralement et le mariage, dont l’objet immédiat est une petite épilepsie, dont l’objet dernier, c’est-à-dire l’éducation dss enfants, n’est qu’un trouble pour le sage, et l’amour même de la patrie, ce nœud indispensable de la société antique ; en un mot, toutes les passions et leurs suites. Celui qui veut bien vivre, écrivait-il au commencement de son livre de l’Euthumie, n’agira que peu, soit dans la vie publique, soit dans la vie privée. Il nommait euthumie ce calme de l’esprit qui résulte de la mesure dans le plaisir, de la symétrie dans la vie, de la modération en tout ; ataraxie, c’est-à-dire imperturbabilité ; athambie, c’est-à-dire détachement de toute crainte : telles étaient à ses yeux, les hautes vertus du sage.

II. — De l’atomisme d’Epicure et de Lucrèce. Dans la philosophie, Epicure distingue trois parties : la canonique ou logique, la physique et la morale. La canonique est la partie élémentaire : c’est la théorie de la connaissance. Selon Épicure, toute connaissance provient des sens. Ils sont et l’unique source et la règle suprême du vrai (τò ϰριτής του). D’où partirait-on, en effet, pour contester leur certitude ? de la raison ? Mais la raison ne sait rien qu’elle ne sache par eux. D’un sens contre un autre ? de l’ouïe, par exemple, contre la vue ? Mais chaque sens ayant sa sphère propre, entièrement séparée et indépendante, ils ne sauraient être juges les uns des autres. Opposera-t-on chaque sens à lui-même dans différentes sensations ? Mais dans le même, toute sensation est égale à une autre, indépendante et valide en soi, de sorte qu’elles ne peuvent l’une l’autre s’invalider. De plus, les sens n’ont point d’activité propre, ils ne se meuvent point d’eux-mêmes ; d’où il suit que toute perception sensible suppose en dehors un moteur, une cause réelle, un objet. Dépourvus de toute activité propre, les sens ne sauraient modifier l’impression reçue de l’extérieur. Donc, toute perception sensible est vraie, conforme à sa cause, à son objet.

Mais on peut alléguer une infinité de cas où l’erreur des sens paraît manifeste. Lucrèce, dans le quatrième chant de son poëme, en cite quelques-uns. « Les tours carrées des villes semblent rondes de loin » :

Quadratasque procul turres cum cernimus urbis
. . . . Fit uti videantur sæpe rotundæ.

On croirait que notre ombre se meut au soleil, s’attache à nos traces, imite nos gestes :

Umbra videtur item nobis in sole moveri
Et vestigia nostra sequi gestumque imitari.

Les collines et les campagnes le long desquelles le vent enfle nos voiles semblent fuir vers la poupe :

Et fugere ad puppim colles campique videntur
Quos agimus præter navim, velisque volamus.

Eh quoi ! ici, et dans tous les cas du même genre, n’est-il pàs vrai que tous les sens se trompent et nous trompent ? Non, disent Epicure et Lucrèce, ce qui se trompe ici et dans tous les cas du même genre, c’est la faculté qui juge, qui raisonne ; c’est l’esprit et non le sens. L’erreur n’est point dans la perception visuelle, qui en soi est vraie, c’est-a-dire correspondante à l’objet en tant que visible ; l’erreur est dans l’opinion ou l’idée qui se surajoute à cette perception. Les yeux ne peuvent connaître la nature des choses ; ne leur attribons donc pas les erreurs de l’esprit :

Non possunt oculi naturam noscere rerum
Proinde animi vitium hoc oculis affingere noli.

En un mot, les sens, non plus qu’un miroir, non plus qu’un écho, ne jugent ni n’affirment rien. Ils ne font que percevoir ou plutôt subir le phénomène tel qu’il s’offre à eux, passivement, sans rien ajouter, sans rien retrancher, sans même lier entre eux les divers moments dont sa durée se compose.

Mais comment l’épicurisme explique-t-il le phénomène de la sensation, et en même temps, les illusions d’optique et les hallucinations ? Ici Epicure fait intervenir les images (είδωλά) de Démocrite, mais en les matérialisant complètement, en les dépouillant de la force animale et spirituelle, du caractère divin, dont Démocrite les avait douées. Ces images, qui reproduisent l’apparence des choses, sont composées d’atomes d’une extrême ténuité, qui s’échappent incessamment de tous les corps, et qui, en se dégageant, gardent leur attitude et tous leurs rapports primitifs ; elles vont flottant dans l’espace, et ce sont elles seulement que l’œil aperçoit. Lucrèce leur donne le nom de simulacres ; il les considère comme des espèces de membranes, d’écorces détachées de la surface des corps :

. . . Ea quæ rerum simulacra vocamus
Quæ quasi membrana summo da corpore rerum
Dereptæ volitant ultro citroque per auras

Parfaitement semblable d’abord à l’objet qu’elle représente, l’image peut, il est vrai, s’altérer sur la route ; il se peut faire qu’un choc la brise par le milieu, ou que la résistance de l’air, émoussant les angles, la fasse ronde de carrée qu’elle était. Mais la sensation, pour cela, serat-elle moins vraie, moins conforme à l’objet ? Non ; car l’objet véritable, le moteur du sens, la cause de la sensation, c’est l’image même en l’état où elle s’offre. Dans les images, si déliée que puisse être leur contexture, tout est corporel ; dans leur action, tout est mécanique.