Page:Lazare - Le Nationalisme juif, 1898.djvu/14

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constitution économico-politique des nations actuelles, car cette constitution n’est faite que pour défendre les intérêts privés des peuples, ou plutôt de leurs gouvernants, aux dépens des peuples voisins ; supprimer les frontières, ce n’est pas faire un unique amalgame de tous les habitants du globe. Une des conceptions familières du socialisme international et même de l’anarchisme révolutionnaire, n’est-elle pas la conception fédérative, la conception d’une humanité fragmentée, composée d’une multitude d’organismes cellulaires. Il est vrai que dans son développement idéal cette théorie conçoit que les cellules qui se grouperont ainsi se grouperont en vertu d’affinités qui ne seront nécessités par aucune tradition ethnologique, religieuse ou nationale. Mais cela importe peu puisqu’elle admet des groupes. Nous n’avons d’ailleurs à considérer que le présent, et le présent nous commande de chercher les moyens les plus propres à assurer la liberté aux hommes. Or, actuellement, c’est en vertu de principe traditionnels, que les hommes veulent s’agréger. Ils invoquent pour cela certaines identités d’origine, leur commun passé, des façon semblables d’envisager les phénomènes, les êtres et les choses ; une histoire, une philosophie commune. Il est nécessaire de leur permettre de se réunir.

Autre objection. En favorisant le développement du nationalisme, disent certains socialistes, vous contribuez à l’union des classes de telle façon que les travailleurs oublient la lutte économique en se liant à leurs ennemis. Ce n’est pas certain ? Cette union n’est généralement que temporaire et, chose à remarquer, ce ne sont pas le plus souvent les possédants qui l’imposent aux pauvres et aux travailleurs, ce sont ceux-ci qui obligent les riches à marcher avec eux. D’ailleurs, n’est-il pas nécessaire pour la masse misérable des Juifs travailleurs, qu’avant de pouvoir échapper à sa misère prolétarienne, elle possède sa liberté, c’est-à-dire la possibilité de combattre et de vaincre. Le problème se posera bien le jour, par exemple, où on refusera l’accès de quelques pays aux Juifs qui quittent la Russie.

Je ne vois rien là qui soit contraire à l’orthodoxie socialiste, et moi, qui ne suis orthodoxe en rien, je ne répugne pas du tout à admettre le nationalisme à côté de l’internationalisme. Je trouve au contraire que pour que l’internationalisme s’établisse, il faut que les groupes humains aient au préalable conquis leur autonomie ; il faut qu’ils puissent s’exprimer librement, il faut qu’ils aient conscience de ce qu’ils sont.