Page:Le Goffic - L'Âme bretonne série 1, 1902.djvu/23

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Un matin de juillet 1792, il se trouvait à Quimper sur la place Saint-Corentin, quand il entendit une grande rumeur, des sonneries de clairons et des roulements de tambour : la patrie était en danger et l’on enrôlait des volontaires. Yann-ar-Gwenn, quoique bien jeune encore, fut touché de l’aura, du souffle sacré qui fait les héros et les bardes. — « Conduis-moi dans quelque solitude», dit-il à l’enfant qui l’accompagnait. L’enfant le conduisit sur la rive gauche de l’Odet, non loin de Lokmaria, « Quand je n’entendis plus les rumeurs de Quimper, racontait-il plus tard à Olivier Souvestre, je me couchai sur l’herbe, la tête entre les mains, et des larmes ruisselèrent de mes yeux aveugles. Elles m’inspirèrent dix couplets et je dis tout à coup à l’enfant : — « Ramène-moi sur la place Saint-Corentin ». En m’y voyant arriver, quelqu’un me demanda : — « Pauvre infirme, viens-tu nous aider à sauver la patrie ?… » Je lui répondis avec douleur : — « Je viens donner mon chant à ceux qui la sauveront… » Aussitôt on m’entoura : « Chante donc aveugle, chante I » Je chantai mes vers improvisés et l’on jeta dans mon chapeau beaucoup de monnaie cuivre avec quelques pièces de six francs, en criant : « Vive l’aveugle !… » À partir de ce jour, je n’ai eu d’autre moyen d’existence que la vente de mes gwerz… » Il les semait à tous vents. C’était une explosion de hourrahs quand il débouchait sur la place d’un village, traîné par son barbet et flanqué de sa commère Fantik. À Rumengol, son poste favori était sous le vieil if, au pied du mur du cimetière. Il n’y avait pas de bon pardon sans Yann-ar-Gwenn. Je ne suis pas