Page:Le Rouge et le Noir.djvu/381

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vingtaine de plumes ; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un ordre dans les yeux de M. de La Mole ; le marquis l’avait oublié.

Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes ; mais des gens à physionomie aussi médiocre, et chargés par d’autres ou par eux-mêmes d’aussi grands intérêts, doivent être fort susceptibles. Mon malheureux regard a quelque chose d’interrogatif et de peu respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément les yeux, j’aurai l’air de faire collection de leurs paroles.

Son embarras était extrême, il entendait de singulières choses.

LII

La Discussion.

La république ! — pour un, aujourd’hui, qui sacrifierait tout au bien public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que leurs jouissances, leur vanité. On est considéré, à Paris, à cause de sa voiture et non à cause de sa vertu.
Napoléon, Mémorial.

Le laquais entra précipitamment en disant :

— Monsieur le duc de ***.

— Taisez-vous, vous n’êtes qu’un sot, dit le duc en entrant.

Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que, malgré lui, Julien pensa que savoir se fâcher contre un laquais était toute la science de ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il avait si bien deviné la portée du nouvel arrivant, qu’il trembla que son regard ne fût une indiscrétion.

Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant par ressorts. Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un visage busqué et tout en avant ; il eût été difficile d’avoir l’air plus noble et plus insignifiant. Son arrivée détermina l’ouverture de la séance.

Julien fut vivement interrompu dans ses observations phy-