Page:Le Temps, 20 juin 1908.pdf/7

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thoven demeurent étrangères. Mais il n’a guère que des formules, et une petite sensibilité dont le domaine est situé entre la chapelle et le salon. Il est dépourvu, à tel point qu’il devient à cet égard une manière de modèle, de naturel, d’émotion et de force. Une nation qui se voue au culte d’un tel musicien fait exactement le choix qui lui peut être le plus pernicieux, le choix qui peut le plus sûrement amoindrir, affaiblir et effacer sa personnalité ; elle condamne sa musique à répéter éternellement des formules déjà inanimées, et à n’être que l’ombre d’une ombre.

C’est ainsi que le peuple anglais n’a pas jusqu’ici de musique à lui, de musique qui exprime son caractère, de musique qui lui ressemble. L’Allemagne a une musique qui lui ressemble, et l’Italie aussi, et nous pareillement. Les Anglais n’en ont point, ou plutôt celle qu’ils ont est en contradiction avec eux-mêmes. Cette nation si forte, si active, si originale, a la musique la plus impersonnelle, la plus fade, la plus insignifiante qui soit au monde. Le meilleur même des musiciens qu’elle ait produits en ces dernières années, sir Edward Elgar, dont nous avons entendu au Trocadéro l’œuvre principale, le Songe de Gerontius, et dans les concerts dominicaux diverses pièces instrumentales, ne représente que de façon bien incomplète la nature et l’esprit de sa race. Il y a chez lui une conscience et une sincérité extrêmes, une grande correction, un dédain fort louable de l’effet vulgaire ; et tout cela est à merveille. Mais il y a aussi une débilité, une froideur, une convention sans merci ; un langage à la fois solennel et faible, vide et pompeux. Et point d’originalité véritable : l’influence de l’inévitable Mendelssohn, à laquelle se mêle çà et là celle de Schumann, le Schumann de Faust, et celle de Gounod, le Gounod de Rédemption et de Mors et Vita. Tout cela est décoloré, appauvri, anémique ; cette musique fait songer à la littérature des tracts ; le style de l’une et de l’autre est aussi conventionnel, aussi faux, aussi creux, et donne une idée aussi inexacte et aussi infidèle de la nation anglaise. On n’a vu jusqu’ici paraître en Angleterre qu’une seule sorte de musique qui semble faite à l’image du peuple, et c’est une musique de la sorte la plus vulgaire : c’est l’opérette, avec ses rythmes brutaux, son activité vio-