Page:Le Temps, 20 juin 1908.pdf/9

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ganisé par Mlle Ethel Smyth, ni dans celles que nous connaissions auparavant, on ne peut apercevoir autre chose que des essais d’imitation, presque des pastiches, composés par des esprits fort distingués, mais dépourvus de toute force intérieure ; on dirait des pièces à la manière de M. Fauré ou de M. Debussy, écrites dans l’asile studieux et raffiné d’une université anglaise par quelque scholar d’Oxford ou de Cambridge.

Il n’est qu’une seule exception : c’est la musique de miss Ethel Smyth elle-même. Non pas à coup sûr que cette musique soit libre de toute domination étrangère ; on y observe au contraire maintes influences : l’invention mélodique est volontiers méridionale et méditerranéenne, pour parler comme Nietzsche, et fait par moments songer à des chants populaires d’Italie ; certaines formes de composition rappellent çà et là le style de Brahms, qui fut le maître de miss Smyth, et dont heureusement l’empreinte n’a pas été profonde ; l’harmonie, le rythme, le sens de la couleur instrumentale sont tout proches de notre art, et révèlent à tout moment la familiarité et le goût de la musique française. Mais ces éléments divers sont mis en œuvre par une sensibilité personnelle assez intense pour les fondre et pour les unir. Les compositions par lesquelles miss Ethel Smyth s’est fait connaître à nous, quatre assez longues pièces pour voix et petit orchestre, sur des poèmes antiques de Leconte de Lisle et de M. Henri de Régnier, ont une vivacité et une finesse poétique fort séduisantes. Un goût délicat d’hellénisme s’y joint à l’écho de l’Italie et aux ressouvenirs de la France ; et le tout ensemble forme une image assez fidèle de ce cosmopolitisme raffiné de la pensée et de l’expression qui est un des caractères de la haute culture anglaise dans la poésie et dans l’art. La musique de miss Ethel Smyth n’est sans doute pas encore de la musique essentiellement anglaise, si l’on entend par là une musique où s’exprime entièrement la race d’où elle est issue. Mais un musicien anglais a seul pu l’écrire. Elle marque un progrès dans l’évolution de l’art britannique ; et elle est le signe d’une renaissance et d’un éveil.