Page:Le Tour du monde - 02.djvu/174

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chaque soir nos quartiers de nuit près d’un coude de la rivière où nous tendions trois filets que nous portions avec nous. Le lendemain matin nous trouvions deux ou trois poissons de l’espèce charioub (salmo thymallus), qui venaient bien à point ; car sans cela nous n’aurions eu pour toute nourriture que du gruau et du beurre rance.

La ville d’Oudskoï (Ut en yakoute), ou nous arrivâmes au milieu de l’été, est située sur la rive gauche du fleuve Ut, dans une contrée où la haute montagne s’abaisse et forme une vallée passablement large. Elle est à neuf kœs de la mer d’Okhotsk. Sa population se compose d’un ecclésiastique, d’un marguillier, d’un capitaine de cosaques qui est gouverneur et a sous ses ordres plus de cinquante hommes ; d’une dizaine de paysans, de six à sept cosaques, de trois à quatre Yakoutes, enfin de trois à quatre cents Tongouses, qui n’ont pas de demeure fixe, mais qui errent l’hiver et l’été, et se transportent de lieu en lieu pour chasser. Ayant mission d’étudier les mœurs et l’industrie de ce peuple, je fus forcé de parcourir toute la contrée ; après avoir pris un peu de repos, je m’embarquai donc avec deux cosaques et deux guides, et je descendis le fleuve Ut qui se jette dans la mer.

À son embouchure stationnent deux ou trois Tongouses, qui prennent une immense quantité de kætæ (espèce de truite), de chiens de mer, et font des provisions d’huile de baleine. Chaque année les flots poussent à l’entrée du fleuve une ou deux baleines longues de six à sept brasses. On tue à coups de fusil les gros chiens de mer et à coups de bâton leurs petits, qui restent à sec lors de la basse marée. On taille en courroies une partie de leur peau, et on met le reste sécher à la fumée, pour en faire des semelles de souliers. Il n’est guère d’animaux qui donnent d’aussi bon cuir. On trouve aussi dans ces parages beaucoup d’oies, de canards, et surtout une innombrable quantité de bécasses de mer de diverses espèces. Lors du reflux, ces bécasses descendent vers la mer et se posent sur les petits îlots ; mais, ne trouvant pas suffisamment de place, elles s’entassent les unes sur les autres. J’en ai tué jusqu’à cinquante-cinq d’un seul coup de fusil quand elles prenaient leur volée.

Après avoir passé quatre jours en ce lieu, je retournai vers la place-frontière d’Oudskoï, accompagné de six hommes, portés par deux nacelles en peuplier creusé. Le premier jour, nous ne pûmes avancer qu’à coups de gaffes ferrées, vu la force du courant ; le soir et toute la nuit il tomba de la pluie, et le lendemain matin l’eau atteignait l’épais fourré qui couvre les rives. Dans cette saison il pleut quinze jours sans discontinuer. De peur d’être arrêtés trop longtemps, si nous faisions halte, et d’être bientôt à bout de provisions et de forces, nous résolûmes de n’épargner aucun effort pour remonter le fleuve. Pendant cinq jours nous nous avançâmes d’arbre en arbre le long de ses bords ; nous étions exténués, nous n’avions plus de vivres, et nous étions encore éloignés d’Oudskoï de trois kœs par eau, d’un et demi à travers le bois. Nos guides affirmant que les trois ruisseaux qui serpentaient dans la forêt ne nous empêcheraient pas de passer, je m’armai d’un fusil et d’une hache, et au soleil levant je partis à pied avec un cosaque et un guide. Nous voulions parcourir le bois et rentrer le soir avec du gibier pour ceux des nôtres qui restaient dans les embarcations. Mais nous ne pûmes exécuter ce projet ; à peine avions-nous fait un quart de kœs que nous rencontrâmes un ruisseau débordé. Nous perdîmes la moitié de la journée à remonter vers la source, que nous traversâmes ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. Le soir au coucher du soleil, trouvant un autre cours d’eau, qui avait plusieurs kœs de long et qu’il était impossible de tourner, nous passâmes la nuit sur la rive, exposés à la pluie et n’ayant aucune couverture. On alluma à grand’peine un feu de bois humide, qui brûlait mal et donnait beaucoup de fumée, mais peu de chaleur. Nous fûmes toute la nuit à grelotter ; le lendemain à la pointe du jour, nous fîmes un radeau avec quatre ou cinq baliveaux, afin que deux d’entre nous pussent passer à la fois sur la rive opposée. Nous n’eûmes fini qu’à midi ; mais comme le bois dont nous nous étions servis était imprégné d’eau, le radeau ne pouvait porter qu’une personne ; le guide seul y monta afin de se rendre à Oudskoï, pour envoyer une nacelle à notre rencontre. Mais lorsque l’embarcation fut au milieu de la rivière, elle se sépara en deux et le guide tomba à l’eau, poussant des cris de détresse qui nous perçaient le cœur ; car, bien que nous fussions tout au plus à dix brasses de lui, nous n’avions ni la force ni les moyens de lui porter secours. Heureusement il savait nager, et, à notre grande joie, il revint à la surface de l’eau. Le courant l’ayant porté sur un bas-fond, il se remit debout, et après s’être reposé, étant dans l’eau jusqu’au cou, il repartit pour Oudskoï. Resté seul avec mon cosaque, j’allumai du feu en plusieurs endroits pour écarter les ours. Au lever du soleil nous eûmes la joie de voir arriver deux hommes dans une barque. Ils nous transportèrent sur l’autre rive, et vers minuit nous rentrâmes à Oudskoï, n’ayant pas un seul fil sec dans nos vêtements, et n’ayant rien mangé depuis deux jours. Nous avions voyagé sept jours de suite avec des habits mouillés ; aucun de nous pourtant ne fut malade.

Notre seconde excursion fut encore plus pénible. C’était en septembre ; les nuits devenaient froides, et les eaux, moins profondes, commençaient à se couvrir de glace. Je m’embarquai de nouveau avec mes deux cosaques et trois guides pour aller trouver à dix kœs une assemblée de Tongouses. Lorsque je revins à Oudskoï, il neigea dans le premier lieu ou je m’arrêtai ; les guides, en se levant la nuit, ne retrouvèrent pas un seul de nos dix rennes, qui avaient été dispersés par un loup. Ils se mirent tous trois à leur recherche, et je restai seul avec mes cosaques ; ils furent absents trois jours pendant une pluie continuelle mêlée de neige. Les vivres, dont nous nous étions pourvus pour six à sept jours, étaient entièrement épuisés ; la place, que nous occupions, s’était changée en mare, et nous étions dans