Page:Le Tour du monde - 02.djvu/25

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sacrée dont l’authenticité n’est pas d’ailleurs à l’abri de toute critique. Son Altesse le Prophète, racontent-ils (Que le salut de Dieu soit en lui et qu’il soit exalté !), dit un jour : « Ô Seigneur du monde, faites que Bahreyn soit ruinée et qu’Ispahan prospère ! » Il indiquait par là que Bahreyn étant une ville habitée par des gens bons et vertueux, il était à souhaiter qu’elle disparût pour que sa population se répandît dans le reste de l’univers et y portât l’exemple et la contagion de ses mérites. Mais Ispahan, au contraire, laissant beaucoup à désirer, quant aux qualités de ses habitants, il était bon que ceux-ci se confinassent chez eux, et, contents de leur prospérité, n’allassent pas troubler le monde.

Il y a à Ispahan beaucoup de gens instruits dans tous les genres, des marchands riches ou aisés, des propriétaires qui vivent en rentiers et ne recherchent pas les emplois publics, enfin tout un fonds d’existences calmes, tranquilles et honnêtes, qui est comme le reflet de l’ancienne splendeur de la capitale des Séfévys. À beaucoup d’égards, mais en plus grand, je crois que l’on pourrait comparer Ispahan à Versailles.

Je garde à cette cité déchue un très-tendre souvenir. Elle n’est pas belle comme le Caire, mais délicieuse comme un rêve, et si elle n’a pas le sérieux et la majesté grave d’une ville construite en pierres de taille, il faut convenir que ces immenses édifices peints, dorés, couverts d’émaux, ses murs bleus ou à grands ramages, qui reflètent les rayons du soleil, ses vastes bazars, ses jardins immenses, ses platanes, ses roses, en font le triomphe de l’élégant et le modèle du joli. Ispahan n’a pu être conçu et exécuté que par des rois et des architectes qui passaient leurs jours et leurs nuits à entendre raconter de merveilleux contes de fées.

Il n’est jamais agréable de laisser un lieu où l’on est bien, mais il est plus désagréable encore de passer de ce bon logis dans un autre plus mauvais. En quittant Ispahan, nous allions constater par nous-mêmes la distance qui sépare les monuments de sa grandeur des ruines de sa décadence.

Une peinture indienne dans le palais des Quarante-Colonnes, à Ispahan (voy. p. 20). — Dessin de M. Jules Laurens.


D’Ispahan à Kaschan.

Le jour de notre départ nous ne fîmes que trois heures de marche, d’après le principe immuable qu’on ne doit jamais s’éloigner beaucoup au premier début d’un voyage. La marche du lendemain fut aussi peu attrayante que celle de la veille. Jamais je n’ai vu désert si laid. Le ciel était couvert et le vent du sud-est, qui nous poursuivait, ne nous laissait ni la liberté de parler sans étouffer, ni la possibilité de nous entendre. Nous eûmes donc cinq heures de route fort désagréables. La nuit le fut plus encore. L’air était si singulièrement rafraîchi sur les hauteurs où nous nous trouvions, qu’enveloppés dans des couvertures de laine et des vêtements ouatés, nous étions transis de froid ; pour comble d’agrément, le vent, ayant redoublé de furie, faisait un vacarme tel sous les tentes, que nous nous attendions à chaque instant à les voir emportées. Ce qui ne se réalisa pas pour nous arriva à nos Kavas arabes. Au petit jour, leur abri leur tomba sur la tête et on les tira avec peine de dessous l’amas de toile qui les étouffait. Pour s’habiller, il fallut poursuivre dans la plaine les vêtements dont le vent s’était emparé. Un des membres de la caravane fit le bonheur général par son obstination à rattraper à la course un faux-col que l’aquilon ne voulait pas lui rendre.

Décidément, il faisait moins que chaud, même de jour. Nous étions transportés soudainement dans un climat du Nord. Il n’y avait pas d’ailleurs trop à s’en plaindre. Les chevaux n’en marchaient que mieux. Après six heures, nous arrivâmes à Soôu et nous nous aperçûmes tout d’abord que notre veine d’infortune était épuisée pour quelque temps. C’est une charmante petite ville avec des constructions à plusieurs étages et un beau caravansérail. Le pays est très cultivé très-boisé.