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d’une victime vendue par un père barbare. Avant la cérémonie nuptiale, il s’écoule souvent plusieurs mois pendant lesquels le fiancé n’est pas censé être admis à voir sa future à visage découvert ; mais, pour concilier sur ce point l’attitude que la coutume impose au père de famille et la légitime impatience du jeune homme, il est à peu près convenu que la mère de la jeune fille veut à celui-ci tout le bien possible, et par faiblesse lui fournit des occasions d’aller et venir dans la maison. Il en abuse et se livre à ce qu’on appelle le namzêd-bazy, ou la vie de fiancé, le jeu de fiancé. C’est-à-dire qu’il pénètre dans l’endéroun, saute par-dessus les terrasses, et entre et sort par les fenêtres à son gré.

D’ordinaire, les promis sont très-jeunes ; l’homme a de quinze à seize ans ; la fille de dix à onze. Mariés sur ce pied, on serait porté à croire qu’ils n’ont pas assez de raison pour conduire un ménage ; mais la raison entrant peu en ligne de compte dans les affaires persanes, on admettra, sans trop d’indulgence, qu’ils sont déjà, sous ce rapport, à peu près aussi avancés qu’ils le seront jamais : de ce côté, il n’y a donc rien à dire. J’ai vu un ménage composé du père, de la mère, de la femme et du mari, livré à des angoisses extrêmes et tout le monde pleurant, parce que la jeune femme, âgée de quatorze ans, allait mettre au monde son premier-né. Le père déclamait contre sa femme, qui l’avait porté à exposer sa fille à un aussi grand danger. La mère perdait la tête d’inquiétude et courait çà et là, hors d’elle-même. Quant au mari, il s’était enfui dans un coin obscur pour échapper aux reproches qui pleuvaient sur lui de toutes parts et il pleurait à chaudes larmes. Quand les choses furent venues à bien par l’intervention des commères, il resta huit jours sans oser se montrer.

Dans les hautes classes, cette sorte d’enfantillage existe moins en réalité, mais on l’affecte. Car, à sept ou huit ans, un garçon épouse une femme pour avoir soin de lui. Elle lui appartient par un lien légal. Si, plus tard, elle ne lui plaît pas, il la répudie. C’est donc l’intérêt de celle-ci de tâcher de se l’attacher de bonne heure par la reconnaissance qui se forme très-vite, et qui néanmoins n’en est pas un lien plus solide.

Arrivée à vingt-trois ou vingt-quatre ans, il est assez rare qu’une femme n’ait pas eu déjà au moins deux maris et souvent bien davantage, car les divorces se font avec une excessive facilité, pas plus facilement toutefois que les mariages, car non-seulement on les conduit sans beaucoup de cérémonie, mais on a encore imaginé de les faire à terme, pour un an, six mois, trois mois et beaucoup moins ; je n’ai pas besoin de dire que la considération publique n’a rien à voir avec ces sortes d’unions, qui sont jugées absolument comme on les jugerait en Europe. La différence est que rien ne fait scandale dans ce genre : la moralité asiatique ne blâme que ce qui s’affiche en public, et rien de ce qui se cache derrière les murailles de l’endéroun, où tout est permis.

Cette extrême facilité de faire et de défaire les alliances ne porte personne à avoir plusieurs épouses à la fois. On peut dire que les exemples de polygamie sont rares, et constituent presque des exceptions. Il y a telle ville, comme Démavend, par exemple, qui compte trois ou quatre mille âmes, où je n’ai trouvé que deux hommes ayant chacun deux femmes, et je dois dire qu’on ne leur en savait pas gré. Je parle des musulmans ; car les nossayrys (ou Aly-Illays, sectaires) sont monogames. Ainsi, en admettant, comme on l’a dit, que la polygamie soit nuisible à la population, ce qui est un peu difficile à croire quand on voit les enfants de Feth-Aly-Schah donner à la troisième génération une tribu d’au moins cinq mille personnes, encore faut-il avouer que la polygamie ne saurait être comptable de la dépopulation de la Perse, puisqu’on peut dire presque à la rigueur qu’elle n’y existe pas. Il arrive quelquefois qu’un Persan, changeant de ville de temps à autre, aura une femme dans chacune de ces résidences, mais ces cas sont aussi des exceptions.

Les femmes sont très-rigoureusement cloîtrées dans l’endéroun, en ce sens que personne du dehors, aucun étranger à la famille n’y est admis. Mais, d’autre part, elles sont parfaitement libres de sortir depuis le matin jusqu’au soir et même depuis le soir jusqu’au matin dans beaucoup de circonstances. D’abord, elles ont le bain ; elles y vont avec une servante qui porte sous son bras un coffret rempli des objets de toilette et des parures nécessaires, et elles en reviennent au plus tôt quatre ou cinq heures après. Ensuite, elles ont les visites qu’elles se font entre elles et qui ne durent pas moins longtemps. Puis elles ont leurs invitations pour les naissances, les mariages, les anniversaires, les fêtes publiques et particulières qui se renouvellent incessamment, sans compter les simples réunions plus fréquentes encore. Elles ont aussi les pèlerinages à des tombeaux situés à peu de distance dans de jolis paysages, auxquels elles sont fort exactes, et qu’elles ne voudraient pas négliger pour rien au monde.

J’ai rencontré des caravanes de pénitentes montées sur des mulets, sous la conduite d’un ou deux domestiques, et qui arrivaient du Mazenderan, c’est-à-dire de plus de quarante lieues. Elles paraissaient s’amuser beaucoup.

Il ne faut pas oublier que toutes ces femmes sont si exactement voilées et si semblables dans leurs vêtements extérieurs, qu’il est impossible à l’œil le plus exercé d’en reconnaître une seule. L’usage de prendre un mari pour faire un voyage en pèlerinage à Kerbela ou à la Mecque, lorsque le vrai mari ne peut accompagner sa femme, existe encore en Perse ; mais, au retour, le mari par occasion cesse de rien être dans la famille.

Enfin, en mettant même à l’écart les invitations, le bain, les pèlerinages, les visites au bazar, les femmes sortent quand elles veulent, d’autant plus que les hommes restent très-peu au logis, et elles paraissent vouloir toujours sortir, car elles encombrent les rues en toute saison. À Dieu ne plaise que j’en conclue rien de défavorable et que je pense que cette perpétuelle locomotion, l’éducation très-libérale qu’elles reçoivent en certaines matières, la persuasion où elles sont qu’étant des êtres imparfaits elles ne sauraient être responsables de rien, enfin, l’incognito impénétrable qui les suit partout, les induisent à rien de fâcheux. Les Persans le prétendent,