Page:Le Tour du monde - 03.djvu/218

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raissait commander aux autres avait la chevelure blanchie avec la chaux et séparée en deux tresses maintenues par un ruban. Ses compagnons s’empressèrent de se procurer pareil ornement en troquant avec nos matelots les peaux qui les couvraient contre des rubans de chapeau, ce qui ne leur fit pas gagner un atome de chaleur. On les affubla par-dessus le marché de chemises très-mûres et de vestes percées sans leur donner de talons qui auraient gêné leurs mouvements. Nos visiteurs se promenèrent gravement sur le pont dans leur nouveau costume, peu soucieux de la curiosité dont ils étaient l’objet. On offrit un cigare allumé à l’un d’eux, il en tira deux bouffées et le jeta ; c’était un produit nouveau pour lequel il ne se sentait pas de goût. Le café ne le flattait pas davantage ; on ne put lui en faire avaler une gorgée que par une sorte de violence. Décidément nous avions affaire la des hommes très-primitifs !

Au moment de nous séparer on compléta leur costume et ils regagnèrent la terre, où nous nous dirigeâmes nous-mêmes.


La rivière de Gennes. — Ajoupas. — La baie Bougainville. — Chasse. — La baie Borja. — Le bassin de Playa-Parda.

Nous entrâmes dans la rivière de Gennes qui a reçu son nom d’un marin français ; elle était couverte d’une croûte de glace que notre embarcation brisait facilement, mais qui, devenant plus épaisse au fur et à mesure que nous avancions et que le lit perdait de sa profondeur et de sa largeur, entrava définitivement notre marche à un demi mille environ de la mer. Ce cours d’eau, de profondeur médiocre, n’a guère qu’une vingtaine de mètres de largeur près de son embouchure. Il circule au milieu d’une épaisse forêt dans laquelle nous hasardâmes quelques pas. La neige, qui couvrait le sol, nous présentait des empreintes de pas d’animaux, mais aucun vestige d’être humain.

À la lisière de la forêt, sur le bord de la mer, nous vîmes plusieurs ajoupas à côté de foyers éteints. Ce mot espagnol sert à désigner les berceaux de branchages qui servent de retraite aux Indiens les plus arriérés. Ces berceaux sont garnis de feuilles en dessus et du côté du vent. Un grand feu est allumé devant le côté dégarni. Telles sont les huttes qui servent de retraite aux pauvres Pêcherais.

Des amas de coquilles et d’os de gros poissons accumulés autour de ces retraites témoignaient du genre d’alimentation de leurs habitants. Les Pêcherais passent leurs journées dans leurs pirogues, soit à pêcher, soit à passer d’un rivage à un autre, ou errent sur le bord de l’eau pour ramasser des coquilles. La nuit venue, ils tirent leur embarcation au sec et se réfugient dans leur ajoupa. C’est ce que nous vîmes pendant les deux jours que nous passâmes à la baie Saint-Nicholas. Les peaux dont ils sont couverts semblent indiquer qu’ils se rendent aussi maîtres de quelques animaux terrestres, ce qui doit être rare néanmoins, car ils ne sont pas riches en dépouilles de ce genre et je ne leur ai vu aucune arme propre à faire la chasse à ces animaux. C’est probablement au piége qu’ils les prennent.

Voilà des assertions bien hardies et quelque peu aventurées ! dira peut-être le lecteur. Le fait est qu’elles auraient été mieux placées plus loin, quand nous aurons eu, dans différentes localités, des relations avec les Pêcherais et que les mêmes observations se répétant partout, appuyées du reste sur l’opinion de voyageurs qui nous ont précédé, pourront donner certain crédit à notre assertion.

Le 31 juillet, nous passâmes la journée à parcourir les alentours de la baie, et nous poussâmes notre reconnaissance jusqu’à la baie Bougainville. Ici encore des bois touffus couvrent tous les environs et s’élèvent jusqu’au sommet des montagnes qui encadrent le bassin. Jamais nature plus forte et plus sauvage ne s’était offerte à mes regards. Impossible de faire deux pas dans la forêt sans escalader les troncs d’arbres renversés, sans élaguer les bruyères, les houx, les épines-vinettes qui hérissent le sol et ne laissent pas le plus petit espace découvert entre les tiges gigantesques du bouleau, du hêtre, du frêne[1], etc.

Tantôt un vieux tronc tombé de vieillesse et déjà décomposé en humus conserve sa forme sous une enveloppe protectrice de lichens et de mousses, et le pied qui croit y trouver une base solide, s’y enfonce comme dans une masse d’argile. Tantôt un arbre énorme et plus récemment couché sur le sol oppose une sorte de barricade qu’on ne parvient à escalader qu’en s’aidant, avec les mains, des branches voisines. Là, une vieille souche creusée par le temps présente une tanière aux animaux sauvages. Du milieu de ce chaos s’élancent de jeunes et puissants végétaux qui, empruntant au détritus des générations couchées à leurs pieds un surcroît de nourriture et de vigueur, balancent orgueilleusement leur cime à une hauteur démesurée. Le vent qui siffle à travers les massifs de feuillage trouble seul, par sa majestueuse harmonie, le silence effrayant de cette solitude.

Pendant que nous opérions cette excursion, nos chasseurs tuaient, sur les bords de la rivière de Gennes, des canards, des bécassines et une espèce d’alouette qui voltige sans cesse de la lisière de la forêt au bord de la mer. Ceux qui préféraient parcourir les anfractuosités de la baie, les petites criques, tuaient des oies énormes sur les rochers du bord de l’eau ou sur les têtes découvertes des rochers à demi plongés dans la mer. Malheureusement les produits de la chasse ne nous procurèrent pas toute la pitance que nous en attendions, parce que les oies et les plongeons ont une chair huileuse et puante. Les canards eux-mêmes ne sont pas complétement exempts de ce défaut, mais sont très-mangeables cependant. Le gibier de terre est excellent. Nous pûmes encore nous régaler de moules, de patelles, de vénus et autres coquillages. Les moules sont en telle quantité, qu’on peut les considérer comme une véritable ressource pour un équipage, quelque considérable qu’il soit.

  1. Ce n’est qu’à la lisière de la forêt qu’il en est ainsi. Plus loin le sol se nettoie, parce que les rayons du soleil n’y pouvant plus arriver, la basse végétation n’y trouve pas les conditions nécessaires à son existence.