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domestique du ministre. En cas de refus, on fermait la traite. En admettant que le ministre ne restât qu’un mois à l’escale, ce qui est peu, ce tribut culinaire ne laissait pas que de faire une somme.

Enfin, il fallait donner encore :

Pour le brak du Oualo et son domestique 5 pièces 1/2 ;
Pour tel ou tel prince du Oualo 1/2 pièce ;
Pour le fils de Guimbotte 1/2 pièce ;

sans compter, en dernier lieu, les présents forcés prélevés sur chaque navire.

Si telle était la situation des Français de naissance ou de nationalité vis-à-vis des Maures, il n’est pas besoin de rechercher quelle était celle des enfants du sol, Oualofs, Peulhs, Serères et Malinkés, devant les brigands du désert. C’était, depuis la première apparition des Arabes d’Asie sur les bords du Sénégal, la situation du gibier devant le chasseur, du troupeau devant le boucher.

Et puis, du jour où les Trarzas furent devenus maîtres de la rive gauche du Sénégal inférieur, chose qu’à Saint-Louis on ignorait, ou que l’on faisait semblant d’ignorer, ils partagèrent le pays conquis et le découpèrent en véritables fiefs.

Tel prince exploitait le Cayor, tel autre le Dimar ; l’un se disait prince de Dagana, l’autre de Gaé ; et tous ces hobereaux pillards et avides se transformaient jusqu’à un certain point en protecteurs pour leurs clients, vis-à-vis des autres Maures. C’est pour cela que lorsque cent cinquante bourgs oualofs populeux avaient disparu en moins d’un siècle du seul espace contenu entre le lac Cayar et la mer, quelques villages existaient encore dans les contrées dont nous parlons, quoique bien appauvris et bien dépeuplés. C’est pour cela que les hameaux de l’intérieur du Oualo devaient encore une ombre de bien-être à l’alliance contractée par le roi des Trarzas avec la princesse Guimbotte et à l’existence de leur fils Eli. Les tièdos ou hommes d’armes, de la mère et du fils, étaient devenus de véritables Maures pour les habitudes, remplaçant l’ivrognerie par le fanatisme, l’intolérance et la cruauté de leurs maîtres.

À cette époque aussi, au lieu d’empêcher les Maures de piller et d’assassiner les malheureux noirs aux portes même de nos comptoirs, les traitants de Saint-Louis leur fournissaient la poudre et les balles nécessaires à leur expédition de flibustiers, prêtaient leurs embarcations à leurs bandes pour traverser le fleuve et pour le repasser ensuite avec leur butin vivant.

« Et ceci avait lieu à la fin de chaque escale ; c’était le pourboire des marchés de gomme, le coup de l’étrier échangé entre les vendeurs et les acheteurs, et ceux-ci cependant n’encouraient pas moins que l’échafaud ou les galères comme complices de vol, de séquestration de personnes, d’incendie et d’assassinat, si la Cour d’assises de Saint-Louis s’était souvenue du Code pénal ; tant il est vrai que l’habitude et la routine peuvent conduire l’homme tout doucement et sans qu’il y songe aux plus grands attentats, quand ceux qui sont chargés de veiller l’exécution des lois et au respect de la morale publique ne rappellent pas à temps l’opinion à des idées plus saines. »


Remèdes à la situation. — Leur application. — Leurs résultats.

Le colonel Faidherbe, auquel nous venons d’emprunter le sévère paragraphe qui précède, comprit que tolérer la continuation d’un pareil état de choses ; laisser se prolonger la domination des nomades et la déviation du sens moral aux portes de Saint.-Louis, c’était compromettre l’avenir de notre colonie ; c’était renoncer à la tirer de l’état de torpeur où elle languissait depuis plus d’un siècle ; il pensa qu’il devait à tout prix soustraire le Oualo à toute espèce de brigandage, l’administrer nous-mêmes, en faire enfin un lieu d’asile assuré et ouvert à toutes les victimes des razzias des Maures et de l’oppression brutale des souverains indigènes. Il ne fallait pour cela que faire revivre nos droits sur ce pays, ne pas tolérer qu’ils fussent mis en question, vouloir une bonne fois que la rive gauche du fleuve fût tranquille pour devenir prospère, en interdire à jamais l’accès aux Maures et contenir ceux-ci sur la rive droite par tous les moyens.

C’est ce but que depuis six ans le colonel Faidherbe a poursuivi avec une rare énergie et qu’il a atteint en grande partie par une suite de coups de vigueur frappés tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre, en mai 1857 sur Al-Hadji et sur les Trarzas, en avril 1858 sur les noirs du Ndiampour, en 1859 sur ceux de Guimou et de Sine, courant avec une rapidité césarienne du fond du Oualo à l’extrémité du lac de Cayar, et du pied des cataractes de Félou, aux plages de Baol et de Saloum, dans le voisinage de la Gambie.

Si l’on demandait quels résultats ces mesures politiques, ces faits de guerre ont produits pour le Sénégal, nous citerions aux hommes pratiques : 1o la suppression de toutes les coutumes ; 2o le Oualo et le Dimar annexés au territoire colonial et administrés par la loi française ; 3o la population de ce territoire élevée en deux ans de dix-sept mille âmes à trente-quatre mille ; 4o la suzeraineté de la France s’étendant graduellement sur le million de noirs qui habitent le sol du Fouta-Toro, du Boudou, du Khasson et du Bambouk, sol qui repoussait naguère le pied de tout Européen ; 5o nous parlerions des nombreuses écoles ouvertes et obligatoires pour les deux sexes dans tous nos établissements, et nous citerions surtout le discours suivant, adressé au gouverneur le 14 juillet dernier par un jeune Oualof élevé à l’école des otages, autre création de M. Faidherbe, et quittant ses études pour aller prendre le commandement du cercle de Foss dans le Oualo :

« Monsieur le gouverneur,

« Je viens au nom de mes camarades, au nom de nos parents, dont je suis certain d’être en cette circonstance le fidèle interprète, vous remercier de tout le bien que vous nous avez fait depuis que vous avez été placé à la tête de cette colonie.