Page:Le Tour du monde - 03.djvu/246

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


américaine. La collection de tableaux, de vues panoramiques et de curiosités plus ou moins authentiques, qui meublent les galeries Barnum, attire peu le public, qui s’arrête surtout devant un rhinocéros, un boa et une cage remplie d’une foule d’animaux divers, peu faits pour vivre ensemble. Le musée ne contient maintenant ni la sirène, ni le cheval lanigère, ni aucun de ces prétendus phénomènes qui attirèrent autrefois de si grandes foules de spectateurs, et produisirent des recettes si considérables à leur inventeur.

Dans les rues de New-York, il n’est pas rare de voir des affiches portant ces mots : « Grande excursion, Pique-nique et Cotillon. Un magnifique steamer a été retenu pour faire une excursion dans la baie de New-York. Le public est engagé à profiter de cette journée de plaisir et de récréation. » Poussés par la curiosité, un de mes amis et moi nous prenons des billets pour faire partie d’une fête si pompeusement annoncée. Nous montons sur un vapeur remorquant à sa suite un autre bateau. Ils sont unis par un petit pont qui permet d’aller de l’un à l’autre. Nous trouvons à bord cinq cents personnes dont la tenue est propre et même élégante. Les femmes portent des robes blanches, les hommes des redingotes noires. Une trentaine de musiciens, répartis sur les deux bateaux, jouent des contredanses, des valses et des polkas, et bientôt nous voyons tous les passagers danser avec un sérieux imperturbable et sans échanger un mot.

À midi, le vapeur s’arrête au pied d’une charmante colline appelée Mont-Hermon. Tout le monde descend à terre et va faire un repas champêtre. Les bouchons de champagne sautent de tous côtés, les cerveaux commencent à s’échauffer, et l’on remonte en chantant, à bord du vapeur qui reprend la direction de New-York. Grâce aux nombreuses libations qui ont eu lieu, les quadrilles deviennent fort animés, et le bar-room est rempli de monde. Tout à coup, nous entendons quelques vociférations ; puis un homme est renversé sur le pont ; ses amis viennent à son secours, et bientôt une cinquantaine d’hommes prennent part au combat. Les femmes veulent intervenir ; des coups de poing les renversent. Le sang coule partout, et cependant pas un coup de couteau ou de pistolet n’est échangé ; enfin les forces s’épuisent, et la première fureur s’apaise. Autour de quelques hommes à la figure ensanglantée se réunissent les groupes du parti vaincu, qui veut prendre sa revanche dès que nous arriverons dans la ville.

Voici la cause de cette terrible lutte. Un ivrogne faisait du tapage, on voulut le rappeler à la raison ; il insulta un des commissaires de la fête, en lui reprochant d’appartenir à une compagnie de pompiers toujours vaincus dans les luttes de vitesse et d’habileté. Ce mot fut le signal du combat qui se propagea, comme le feu sur une traînée de poudre, au milieu de cette cohue exaltée par les fumées du champagne. Quelle belle occasion de sermon pour un membre de la société de tempérance !

Presque tous les Américains s’enrôlent pendant plusieurs années dans les compagnies de pompiers, qui ne sont pas rétribués. Chacun des quartiers de New-York compte plusieurs postes ou les hommes de garde passent la nuit. Dès qu’un incendie est signalé par la cloche de l’hôtel de ville, les pompiers se précipitent vers le lieu du sinistre, traînant leurs pompes après eux. La lutte de vitesse, qui s’engage alors entre les différentes compagnies de pompiers, occasionne souvent des rixes sanglantes. Les Américains dépensent beaucoup pour leurs engins à incendie qu’ils couvrent de peintures, de dorures et de plaques d’argent. Les jeunes gens se font volontiers admettre dans les compagnies de pompiers, qui organisent de fréquentes panties de plaisir. Il faut avouer, du reste, qu’ils ne reculent pas plus devant le danger que devant le plaisir.

Mon ami achevait à peine de me donner ces détails que déjà on avait étanché le sang qui couvrait le pont, et que les danses recommençaient ; elles durèrent jusqu’au moment du débarquement, que je m’empressai d’effectuer, bien guéri de l’envie de prendre désormais une part personnelle aux prétendues excursions de plaisir d’un public yankee.

Pendant le mois d’août, il a fait une chaleur étouffante à New-York ; aussi les cas de choléra ont été nombreux. En outre, les incendies ont redoublé, surtout aux extrémités de la ville, où il y a encore beaucoup de maisons en bois. Dans les quartiers commerçants, j’ai vu brûler une église et plusieurs magasins. Quelques-uns de ces sinistres sont arrivés, dit-on, fort à point pour les locataires, qui ont ainsi un prétexte tout naturel pour ne pas remplir leurs engagements, et reçoivent, en vertu de leurs polices d’assurance, une indemnité supérieure à la valeur des marchandises incendiées. On prétend que cette spéculation sur les primes d’assurance a pris une grande extension, et qu’elle s’applique même à la navigation. Pauvres voyageurs, seriez-vous victimes d’une pareille combinaison financière ? J’aime à croire qu’il y a beaucoup d’exagération dans ces assertions, dont j’ai souvent entendu soutenir la véracité.

Mon arrivée aux États-Unis ayant malheureusement coïncidé avec l’apparition du choléra dans le bassin de Saint-Laurent, je dus ajourner mon départ pour le Canada et je consacrai quelques semaines à l’étude des mœurs américaines et à l’exploration des environs de New-York, qui sont vraiment dignes de la réputation que leur ont faite, chez nous, les romans de Cooper. Après avoir parcouru Iboboken, Glen-Cove, New-Rochelle, charmantes résidences où les habitants de l’imperial City se retirent pendant l’été, je profitai des voies ferrées qui rayonnent tout autour de ce grand centre pour visiter successivement Philadelphie, Baltimore et Washington. Philadelphie, capitale de la Pensylvanie, avec ses cinq cent mille habitants, sa position au confluent de deux rivières (la Delawen et le Schuilkell), ses monuments de marbre et de style grec, ses longues rues alignées au cordeau, est la seconde ville de l’Union et une des plus belles du monde entier. Comptant trois cents temples et un plus grand nombre encore d’établissements d’instruction ou de bienfaisance, elle est encore pleine des souvenirs de Guillaume Penn, son fondateur, de B. Fran-