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basilique appartient au sixième siècle ; toutefois la plus grande partie des constructions actuelles ne remontent qu’au onzième siècle, ce qui doit déjà paraître très-respectable. L’intérieur est riche en ornements d’or et en marbres, sinon en tableaux ; ses proportions sont lourdes, mais imposantes et solennelles, et la voûte des trois nefs repose avec une noble gravité sur d’épaisses colonnes marmoréennes. Une inscription placée au-dessus de la maîtresse porte apprend que le monument a été restauré « non par la main d’un prélat, mais par les soins du Chapitre in sede vacante. » Le corps de saint Pantaléon, patron de la ville, est dans la cathédrale, renfermé dans un cercueil d’argent.

L’église de Lapa, qui garde le cœur de D. Pedro ; celles de S. Francisco, de Trinidade, de S. Bento, de S. Ildefonso, et dos Congregados sont assez belles, et valent un coup d’œil en passant. Quant à la résidence de l’évêque, à la caserne Saint-Ovide, au théâtre Saint-Jean, a l’hôtel de la préfecture, à la douane, à l’hôtel de ville, à la bibliothèque, à l’hôpital royal de la Miséricorde, etc., ce sont des édifices vastes, bien appropriés peut-être à leur destination, d’apparence fière et même un peu arrogante ; mais, imitations trop serviles de ce qui s’est fait en France et en Angleterre depuis un ou deux siècles, s’ils proclament l’opulence de la cité qui les a élevés, ils annoncent du même coup que le sentiment original en matière d’art est éteint sur les bords industriels et commerçants du Douro.

M. Smith avait des relations en ville ; ce fut pour nous une bonne fortune qui nous permit de voir le Portuense chez lui. L’habitant de Porto a un caractère qui mérite qu’on l’étudie. L’homme du Tras-os-Montes est grossier, brutal, farouche dans ses dehors ; au fond, il est brave et généreux, de mœurs pures et simples. Celui du Beira est travailleur ; celui de l’Estradamure, raffiné, et l’Algarvien, vif, intelligent et jaloux. Le Portuense est industrieux, il a l’esprit libéral ; mais il se laisse facilement dominer par un sentiment d’indépendance et de dignité personnelle qu’il pousse à l’excès et dont il subit l’influence exagérée jusque dans les détails les plus vulgaires de la vie. En affaires, négociant par vocation, il se révèle comme il a été dit plus haut, prudent, difficile, peut-être, mais sûr et loyal. Quand il s’agit de fondations pieuses et philanthropiques, charitables et humanitaires, on ne voit jamais son zèle bouder aux cordons de la bourse ; loin de là, et, par exemple, grâce à ses largesses, les cérémonies religieuses déploient à Porto un éclat, une pompe, une splendeur peu ordinaires. D’autre part, je le soupçonne sensuel, affolé de plaisirs, de fêtes, de galas, de danses et de spectacles, et en même temps légèrement superstitieux. Avec cela, homme de très-bonne compagnie et de grandes façons, il fait à l’étranger les honneurs de son logis avec beaucoup d’abandon et de courtoisie.

Maintenant, quand j’aurai dit qu’en fait d’établissements de bienfaisance, d’éducation, de répression[1], de finance, etc., etc., Porto ne laisse rien à désirer ; quand j’aurai constaté, en outre, qu’on trouve en ville au moins deux cercles de premier ordre, l’Assemblea portuense et la Feitoria ingleze (la factorerie anglaise) offrant aux voyageurs qui s’y font recevoir une hospitalité du meilleur goût, la liste des titres qui recommandent la grande cité aux sympathies des touristes aura, je crois, été épuisée.


XIII

C’est le 30 avril que nous descendîmes le Douro. C’est aussi ce jour-là que mon ami Joseph fit la fâcheuse rencontre du matelot qui lui emprunta sa lorgnette.

Au bas du Douro, nous laissâmes à droite S. Joao da Foz (en français, Saint-Jean de l’Embouchure), très-fréquenté par les baigneurs et à l’abri derrière des bastions étoffés, puis le phare de Luz[2]. L’embarcation, voilée en tartane, remonta vers le nord, suivit la côte, passa comme une flèche devant Matasanhos, et nous mit à terre à Leça da Palmeira, où les gens de qualité de Porto se réunissent pendant la saison des bains. Le bote congédié nous nous dirigeâmes vers le mosteiro (moutier) de Leça, dont la chapelle et la tour carrée, d’un aspect plus militaire que religieux, semblent déceler un architecte arabe.

L’apparence est trompeuse. La portion la plus ancienne du couvent est âgée de moins de neuf cents ans — une bagatelle — et l’église, la tour comprise, date de 1336. L’établissement, il est vrai, appartenait alors à des frères hospitaliers de Jérusalem et les institutions de l’Ordre autorisaient les religieux, soldats autant que moines, à se mettre militairement à l’abri des attaques des infidèles. Or, à cette époque, Osmin, le célèbre chef des Maures de Grenade, tenait les princes d’Espagne et de Portugal en haleine et il n’est pas surprenant que le prieur, D. Frei Estevao Vasques Pimentel, ait construit un monastère capable de résister à une attaque sinon probable, du moins possible. Le révérend père avait même prévu le cas où l’impie forçant les portes extérieures de la chapelle, les frères pussent prolonger la défense dans l’intérieur du couvent. Celui-ci, en effet, ne communiquait avec l’église que par un escalier en

  1. La prison de Porto est assez bien établie. Elle est située sur une colline. Les fenêtres des cachots s’ouvrent sur une cour où, les jours de fête, on dit une messe à laquelle les détenus peuvent assister sans sortir de leurs cabanons. Les autres prisons du royaume ne sont que de simples maisons, avec des grilles aux fenêtres et des verrous aux portes.
  2. Le Portugal a des phares dans les deux forts de Saint-Julien et de Bogio, à l’entrée du Tage ; sur les caps Espichel, S. Vicente, Santa-Maria et Mondego, à Peuiche, Sétubal, Luz ; aux îles Berlenguas et à Ponta-Delgada (aux Açores).

    L’entrée du Douro a la réputation d’être mauvaise. Elle est garnie de roches qui retiennent les sables et rendent la navigation dangereuse. Les Anglais avaient proposé de faire sauter ces roches, mais les habitants de Porto se refusèrent à donner leur approbation à ce projet qui devait priver leur port, en cas de guerre, de sa meilleure défense. Il paraît cependant que cette opposition a cédé, et que la passe vient de recevoir des améliorations importantes. À mer basse, elle a une profondeur de quatre mètres à quatre mètres trente centimètres ; à mer haute, de sept mètres soixante centimètres à sept mètres quatre-vingts centimètres. Le mouvement des sables la modifie chaque année, et pour s’y engager, même lorsque le temps est beau, il faut attendre le vent, la marée et le pilote.