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tara, petit bourg situé sur la rive du rio Salado et où Ibarra était né vers la fin du dernier siècle. D’après une autre rumeur, le lieu fixé pour l’exil de Don José était le Bracho[1]. On ne prononçait ce dernier nom qu’avec épouvante. Je fus persuadée que la première nouvelle de mon mari qui arriverait jusqu’à moi, serait celle de sa mort.

Un jour cependant, on remit mystérieusement à mon frère Santiago un petit papier ou Don José avait tracé ces mots à la hâte : « Ne laisse pas venir Agostina. Envoie-moi des vêtements : je suis nu. » Immédiatement je préparai du linge, des habits, et, à force d’argent, je persuadai à un homme de les porter à mon mari. Ce messager, à son retour, me dit que Don José était vivant, mais que bien des fois, depuis son départ, il avait récité son acte de contrition se croyant près de mourir. De distance en distance, on le faisait descendre de cheval ainsi que son compagnon Unzaga ; on les attachait à des arbres, et on leur annonçait qu’on allait les tuer à coups de lance ou les égorger. Ainsi l’avait ordonné Ibarra.

Les soldats d’Ibarra. — Dessin de Castelli d’après une lithographie.

Quand j’eus entendu ce récit, je m’enfermai dans ma chambre et je me mis à prier Dieu avec ferveur afin qu’il me donnât force et résignation pour supporter les souffrances qui nous étaient réservées à tous deux, mon mari et moi.

Je voulais partir. La vie, loin de Don José, m’était insupportable. Une seule crainte m’arrêtait : en désobéissant à mon mari, je pouvais tomber entre les mains des Indiens. Toutefois je suppliais mon frère, ma famille d’autoriser mon départ. On me blâmait, on m’exhortait à la patience.

Vers ce temps un détachement vint de Buenos-Ayres. J’allai voir le commandant avec l’espoir de l’intéresser à ma peine. Il en fut tout autrement. Ce chef écrivit à Ibarra que si Libarona était coupable, il fallait le faire fusiller. Le monstre répondit que la mort était un châtiment trop doux.

Je m’ingéniai pour trouver d’autres recommandations. Je demandais uniquement que mon mari fût exilé dans

  1. Le Bracho, où l’on a construit un fort, est situé sur la lisière du Grand-Chaco.

    Le Grand ou plutôt le Grand-Chaco, que l’on appelle aussi Chaco-Gualamba, paraît avoir pour limites : au nord, le dix-neuvième degré de latitude méridionale ; au sud, le rio Salado ; à l’est, les rios Paraguay et Parana ; à l’ouest, la province de Salta et les rios Parapiti et Salado, qui descendent des derniers contre-forts des Andes.

    Cette immense région, peu explorée jusqu’à ce jour, et qui n’a pas moins de deux cents lieues du nord au sud sur cent lieues