Page:Le Tour du monde - 03.djvu/368

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Enfin nous partons pour aller prendre à Appenweier la voie ferrée qui mène d’Heidelberg à Bâle. Nous laissons à droite la Kinzig, qui à ses sources au plus haut de la Forêt-Noire, non loin des lieux où naissent, sur le versant opposé, le Neckar et le Danube. La Kinzig se jette à Kehl dans le Rhin. On voit pourquoi cette petite ville a joué un si grand rôle dans toutes nos guerres en Allemagne. Elle ouvre ou ferme une des deux grandes routes qui conduisent à travers le Schwarzwald dans le bassin du Danube. L’autre est celle de Fribourg à Donaueschingen, par le val d’Enfer, une charmante vallée, malgré son nom terrible.

Le pays de Bade est une répétition de l’Alsace : plaine parfaitement unie et courant du Rhin jusqu’aux collines de la Forêt-Noire, comme de l’autre-côté elle court jusqu’au pied des Vosges. Ce sol d’alluvion est d’une extrême fertilité, et ceux qui le cultivent en firent le meilleur parti possible. Aussi on dirait un jardin ; et c’est vraiment le jardin de l’Allemagne. Entre les collines doucement arrondies que nous apercevons, serpentent routes et ruisseaux, et se cachent de petites villes où l’air, le soleil et la campagne pénètrent de tous côtés ; où l’on rit, où l’on aime ; mais aussi, hélas ! où l’on joue. Tout l’été, le pays de Bade est en fête ; les étrangers y affluent et la pluie d’or qu’ils laissent tomber fait germer le bien-être sons leurs pas. En Prusse, tout est militaire, ici tout est pastoral. Les maisons des gardiens de la voie s’ornent de fleurs ou se cachent sous des flots de verdure, et les poteaux des extrémités de la gare s’enveloppent de vigne vierge aux riches couleurs qui monte jusqu’au toit.

Château de Staufen d’après Piton (voy. p. 366). — Dessin de Lancelot.

Je comprends bien que Bernard de Weymar, l’héroïque condottiere de la guerre de Trente ans, ait songé à se tailler là, à beaux coups d’épée, un royaume. Si nous étions encore au temps des petits États, il n’y en aurait assurément pas de plus enviable que cette, vallée du Rhin, si bien circonscrite, depuis Bâle jusqu’à Mayence, par les Vosges et le Schwarzwald, avec le Rhin passant tout au milieu, et ces villes qui semblent une guirlande de perles égrenées sur ses bords.

Les collines de la Forêt-Noire, comme celles des Vosges encore, sont chargées de ruines féodales. De là, les nobles détrousseurs de grand chemin voyaient tout et ne laissaient rien passer. Aujourd’hui, la locomotive leur jette insolemment sa fumée au visage, et ces fières et terribles demeures, où il y eut tant de mépris et de cruauté pour le vilain, doivent leur reste d’existence à la curiosité qui les conserve, comme motifs de décoration dans le paysage, pour le plus grand plaisir des manants qui passent. En voyant leurs tours ébréchées on jouit mieux de la sécurité présente par le souvenir des terreurs d’autrefois.

Nous arrivons près de Baden-Baden, et je n’y descends pas, sans trop de regrets. La mode y mène, mais je ne vais guère où elle conduit. Je me souviens d’avoir vu Interlaken, un des plus beaux sites du monde, devenir une succursale du boulevard des Italiens ou de Hyde-Park, et des toilettes, sorties deux jours auparavant des mains de Palmyre, disputer avec succès à la Yung-Frau l’admiration des dandys. Tout ce coin du pays de Bade est une décoration d’opéra : j aime mieux regarder de loin, à mi-côte, les restes du château d’où les margraves sont sortis pour monter sur le trône grand-ducal.

V. Duruy.

(La suite à la prochaine livraison.)