Page:Le Tour du monde - 03.djvu/372

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Mais, d’autre part nos allures leur déplaisent et ils nous reprochent de nous fourrer partout. Cette habitude que nous avons prise, avec Voltaire et Montesquieu, de regarder au fond des choses, de courir droit au but, les déconcerte et les effraye. Nous allons trop vite pour leur tranquille nature ; nous ne leur laissons pas le temps de digérer leurs cinq repas, leur bière et leurs théories. Sans compter qu’ils nous trouvent partout sur leur chemin : en politique où ils ne font rien, dans les arts où ils croient faire beaucoup ; dans les sciences où ils vont mieux, mais sans pouvoir prendre la direction du mouvement qui est à l’Institut, si elle est quelque part. En érudition, par exemple, surtout en métaphysique, ils tiennent le haut du pavé ; ils alimentent l’Europe de logique et de paralogismes, autant que l’Angleterre de cotonnades. C’est la grande manufacture des systèmes ; et ils ne s’en trouvent pas mieux.

Aussi diraient-ils volontiers de la France ce que le paysan de l’Attique disait d’Aristide : « Il m’ennuie de l’entendre toujours appeler le juste ; » et, comme lui, ils nous banniraient honorablement par l’ostracisme qui était la suprême, mais très-désagréable consécration de la renommée.

Statue d’Erwin, dans le duché de Bade. — Dessin de Lancelot.

Durant notre conversation, un officier de la garde, parent de l’étudiant, vint le rejoindre, avec un de ses amis. C’était un abonné de nos petits journaux, très-friand des bons mots du Charivari et qui, lorsqu’il en avait compris un, en riait trois jours durant. Il était allé plusieurs fois à Paris et n’y manquait pas une représentation du Palais-Royal et des Variétés, de sorte qu’il était fort au courant des expressions les plus… pittoresques du dandysme parisien.

Avec lui, on parla naturellement soldats et batailles. Il m’apprit que le duel était interdit aux soldats et aux sous-officiers et qu’il n’y en a pas ; mais, permis à eux de vider leurs querelles à coups de poing, ce dont ils ne se font faute.

Les gouvernements travaillent pourtant de leur mieux à maintenir le prestige de l’épaulette. Ainsi un officier qu’un bourgeois insulte par voie de fait « doit lui plonger son glaive dans le sein. » Un conseil de guerre examine ensuite s’il a fait tout ce qu’il était possible pour éviter une querelle, et le condamne à deux ou trois ans de forteresse pour donner satisfaction aux bourgeois survivants… Mais je m’aperçois que je ne puis vous conter la suite des causeries de mon officier qui me conduisit à travers quantité de choses où il serait nécessaire à un journal comme celui-ci d’avoir pour garantie l’escorte d’un cautionnement.

V. Duruy.

(La suite à une autre livraison.)