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une centaine de morts, gisaient cinq princes, frères, beaux-frères et cousins germains du roi.

De notre côté, il n’y eut que cinq blessures excessivement légères, résultat singulier, après une fusillade de plus d’une heure à très-petite portée, mais logiquement dû au tir incertain et difficultueux d’une cavalerie armée de fusils de six pieds de long, non moins qu’à la charge de ces mêmes armes, que ces soldats novices bourrent de douze à quinze grosses chevrotines, suivant le degré de colère qu’ils éprouvent.

Le village de Fatik fut livré aux flammes, et les immenses colonnes de fumée projetées par cet incendie portèrent la nouvelle de notre victoire dans tout le royaume de Sine.

Le roi et les débris de son armée se retirèrent vers l’est en proclamant qu’ils n’attaqueraient jamais plus ces blancs qu’ils avaient crus, jusqu’alors, incapables de faire la guerre, et qui étaient venus les battre au cœur de leur pays, après plusieurs jours de marche par terre.

Revenus le soir à l’escale pour y passer la nuit, nous nous sentions victorieux, mais affamés, et nous réfléchissions avec une certaine anxiété à la direction dans laquelle il fallait marcher pour tâcher de retrouver nos magasins flottants, lorsqu’on entendit dans l’obscurité une marche sonnée par un clairon. On courut au-devant des survenants ; c’était M. Mage et ses laptots, avec cinquante hommes d’infanterie de renfort qui arrivaient du steamer l’Anacréon mouillé à une lieue de là. En même temps il escortait des embarcations chargées de vivres. Dès lors notre victoire nous apparut sous un jour plus brillant et nous rejoignîmes allégrement en quelques marches nos bâtiments de charge sur la rivière de Saloum. Le 21 au matin, tout le monde était réuni le long du rivage, bien portant, abrité par des gourbis en feuillage, et ne manquant de rien ; savourant d’autant plus le bien-être qu’on avait passé par de plus rudes épreuves. Le plus humble de nos troupiers pouvait cueillir à volonté des huitres de palétuviers ; cette rivière en est remplie comme celles de Somone et de Fasna.

Le gouverneur ayant appris que son expédition avait jeté la terreur dans tous les pays voisins, crut devoir rassurer la contrée. Il partit pour remonter jusqu’à Caolakh, escale de Caoun, capitale du royaume de Saloum. Le 22 au matin on y arriva, et l’alcaty ou ministre du roi fut mandé.

Les rois de Sine et de Saloum sont d’une famille d’origine mandingue, réfugiée du Gabon, qui parvint à établir sa domination sur ces populations sérères. C’est par les femmes que se transmet la qualité de guellouar, et par suite le pouvoir. Le roi de Saloum était mort peu avant notre arrivée, et un nouveau roi venait d’être nommé. C’était un jeune homme de dix-huit ans, nommé Samba-Laobé, frère, par son père Madocou, du damel actuel de Cayor. Un parti hostile à sa famille venait de se révolter contre lui, de sorte que ce jeune roi ne pouvait être que tout disposé à en passer par les conditions que le gouverneur lui signifia, en le chargeant en même temps de propositions d’arrangement pour le roi de Sine.

L’ivrognerie est la plaie de toutes ces fractions de l’ancien empire oualof. Les rois, leurs familles, leurs ministres et leurs tiédos sont toujours ivres.

C’est pour se procurer de l’eau-de-vie qu’ils commettent tous leurs actes de violence, et qu’ils pillent et ruinent leurs sujets. C’est toujours en état d’ivresse qu’ils viennent mettre le désordre dans nos escales.

Jusqu’à présent, il n’y avait ni garde ni police pour mettre à la raison ces buveurs turbulents et patentés.

C’était la première réforme à établir, et elle dicta les propositions du colonel Faidherbe. Toutes furent acceptées.

Les rois du Baol, de Sine et de Saloum reconnurent qu’en vertu des anciens traités, les Français ont seuls le droit de fonder des établissements sur la côte depuis Dakar jusqu’à Sangomar et sur la rive droite de la rivière de Saloum ; que les commerçants français ont le droit d’y bâtir en maçonnerie sur des terrains achetés par eux en toute propriété ; que les princes et enfin les tiédos armés ne fréquenteront pas les points où se fait le commerce ; que les sujets français habitant ces pays ne seront justiciables que des autorités françaises, même dans leurs différends avec les indigènes ; que le seul droit à payer sera un droit de trois pour cent sur les produits qui sortent du pays et qu’il sera perçu par un agent agréé par la France. Les produits qui ne font que traverser leurs territoires, pour venir aux comptoirs français, sont libres de tout droit de passage.

La paix et l’oubli du passé ont été accordés aux rois du Baol, de Sine et de Saloum aux conditions susdites ; et pour en assurer l’exécution, ainsi que la sécurité du commerce, nous sommes en train d’élever des blokhaus, tours ou corps de garde, à Rufisque, Sali (Portudal), Joal, à la pointe de Sangomar et à Caolakh, sur la rivière de Saloum, à trente lieues dans l’intérieur.

La plupart sont déjà terminés ; en un mot, la réalisation des conditions des traités Ducasse de 1679 est en très-bonne voie. Quelques années de persévérance et elle sera complète, et la face du quadrilatère compris entre l’embouchure de la rivière de Saloum et celle du Sénégal, entre le cap Vert et les cataractes de Félou, se sera transformée au grand avantage des peuples qui l’habitent, ainsi qu’à l’honneur de la France et de l’humanité.