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au passant auquel le pied glisserait sur cette passerelle chancelante ; il serait broyé par le torrent. Cocagne ayant été obligé d’aller fort loin de là chercher un point guéable pour mon cheval, le passage de cette rivière nous coûta près de deux heures.

À quelques kilomètres au delà de Kébali, je quittai la route de l’ouest, qui m’eût ramené à Kakandy, pour prendre celle du nord qui devait me conduire dans le Bondou. Le 22 juin je passai à deux kilomètres de Labé, dont je fixai la position par une suite de relevés. La mosquée, quoique recouverte de chaume comme une simple case, se voit de bien loin. Labé est la ville la plus considérable du Fouta-Djalon. D’après ce que je vis et d’après les renseignements qu’on me donna, elle ne doit pas avoir moins de dix mille âmes.

Deux motifs m’empêchèrent d’entrer à Labé : d’abord l’animosité du chef actuel, et surtout une coutume qui, à ce qu’il paraît, défend l’entrée de la ville aux Européens. Ni M. Hecquard ni M. Mollien n’y ont pénétré plus que moi. Les habitants, dit-on, nourrissent à l’égard de la rivière qui entoure la ville, et qui sortie du mont Kolima va à la Falémé sous le nom de Doumbelé, une superstition qui ne leur permet pas de la laisser voir aux hommes blancs.

Le 24 au matin, au sortir de Kessenra, je contournai le mont Tontourou, jusqu’au village du même nom, et traversai la ligne de faîtes qui sert de séparation au bassin du Kakriman et de la Gambie ; Les sources principales des ces deux rivières jaillissent de ce pic de Tontourou. Leurs deux vallées, comme celles du Sénégal et de la Falémé, ne sont séparées que par un pli de terrain. Après le village, je traversai la Gambie qui, alors, a pris définitivement le nom de Dimma, nom que lui conservent les indigènes jusqu’à son embouchure. Ce n’est pourtant là qu’un mince filet d’eau que l’on traverse sur une passerelle formée avec un seul tronc d’arbre. Arrivé à Toulou, au milieu du jour, j’y fus saisi par un tremblement nerveux qui me fit beaucoup souffrir. À partir de mon arrivée dans ce village, mes souvenirs sont demeurés confus.

Je ne me rappelle point mon départ du lendemain. Je sais seulement que je faillis rouler dans un ravin, en essayant de le descendre seul. Mes hommes s’empressèrent de me relever. Aussitôt, mon tremblement nerveux devint si violent que je poussai des cris, en les suppliant de me remettre à terre. Mais comme il pleuvait à torrents et que les chemins étaient transformés en véritables ruisseaux, ils prirent ma demande pour des paroles de délire. La violence du mal me fit perdre connaissance. Cocagne me raconta que Koly et lui me rapportèrent jusqu’à Toulou, où je restai cinq jours entre la vie et la mort.

Je ne repris connaissance que le 30 au soir. Dans le premier moment, les noirs qui m’accompagnaient me crurent mort, et (toujours d’après ce que me raconta Cocagne) tous se mirent à pleurer. Puis, quand ils eurent épuisé leurs larmes, ils jugèrent convenable de m’enterrer séance tenante ; je ne dus d’échapper à ce zèle intempestif qu’à un faible battement du cœur, que mon fidèle interprète Cocagne parvint à constater.

Quelques jours après, quoique hors de danger, je frémissais encore d’horreur, en songeant au sort qui avait failli m’être réservé. Je recommandai à tous ces braves gens de m’enterrer comme un simple griot, dans un creux d’arbre, si je venais à mourir avant d’avoir pu atteindre Sénoudébou.

Quand je revins à moi dans l’après-midi du 30, je fus fort étonné de voir à mes côtés un homme noir d’une taille gigantesque. Dans l’état où je me trouvais, cette vision m’eût effrayé, si je n’avais été rassuré par la vue de l’ameublement, qui me parut composé d’une pendule, d’une armoire et d’un immense compas ; c’étaient simplement ma montre, le sac contenant mes notes et ma petite boussole de poche, et le géant noir n’était autre que mon fidèle Cocagne. Mes yeux, injectés de sang, me faisaient percevoir les objets dans des proportions exagérées. Mais cet état dura peu, et, chose étrange, une demi-heure après être sorti de ce long évanouissement, je pus partir pour la chasse, ne ressentant plus qu’un peu de faiblesse et une douleur à la nuque qui ne m’abandonna que longtemps après.

En quittant le village de Toulou, j’avais devant moi dans le nord-est les monts Pellat et Soundoumali, dont les flancs donnent naissance à de nombreux affluents de la Gambie et du Rio-Grande. Le dernier paraissait s’élever à huit ou neuf cents mètres au-dessus du sol d’où je l’observais, ce qui doit donner au moins trois mille mètres d’élévation au-dessus du niveau de la mer. Peut-être cette estimation reste-t-elle au-dessous de la vérité, car le Soundoumali passe pour une des plus hautes montagnes de la contrée, et, d’après l’assertion réitérée d’Oumar, la neige séjourne sur les principales cimes de son pays à la fin de la saison des pluies. Ce phénomène devrait donner, pour les pics où il se manifeste, un niveau identique à celui des sommets du Samen (Abyssinie), situés sous la même latitude et dont l’élévation absolue atteint quatre mille mètres.

La chaîne, dont les monts Pellat et Soundoumali sont en quelque sorte les piliers avancés du côté du nord-est, décrit autour des sources du Rio-Grande un arc de cercle correspondant à celui dont elle circonscrit à cent cinquante kilomètres de là, le cours naissant du Bafing. C’est entre ces points extrêmes que tous les grands cours d’eau de la Sénégambie prennent naissance. L’intervalle même qui sépare les sources les plus élevées du Sénégal et du Rio-Grande n’est pas de la moitié de cette distance, et c’est de ce massif central que découlent d’un côté la Gambie et la Falémé, de l’autre le Tominé, le Kakriman et le Kokoulo.

Le tableau suivant des coordonnées géographiques des principales sources, donnera une idée assez exacte de ce singulier réseau fluvial :


lat. long.
Sénégal 10°50’ 13°40’ coulant au N. E.
Falémé 10°48’ 14 » N. E.
Gambie 11°27’ 13°43’ N.
Rio-Grande 11°28’ 13°45’ O.
Kakriman, ou Kissi-Kissi 11°25’ 13°42’ S. S. O.