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plus probable qu’il a une racine sémitique ; Tor ou Taur, dans les langues phénicienne, hébraïque et chaldéenne, signifie montagne.

Soit qu’on aborde en Cilicie par la mer ou qu’on y arrive par les immenses plaines du versant opposé, on commence toujours par découvrir de très-loin l’horizon bordé d’un rempart nébuleux, qui court ouest et est, tant que la vue peut s’étendre. À mesure que l’on approche, on distingue successivement des entassements gradués qui, tantôt isolés et tantôt réunis en chaînons, vont aboutir à un groupe principal qui domine le tout.

L’ensemble de cet énorme soulèvement, accompli aux époques primitives de la formation de notre globe, a été admirablement décrit par Pline l’Ancien, et bien qu’au moyen âge l’imagination des chroniqueurs ne fût pas aussi ardente que celle des anciens, cependant les pieux pèlerins de terre sainte qui traversèrent le Taurus en apprécièrent la grandeur et l’importance. Un chanoine d’Oldenbourg, Willebrand, qui parcourut la Cilicie dans les premières années du treizième siècle, dit que cette contrée, alors érigée en royaume par Léon II, prince arménien, était enclavée de toutes parts, sauf dans sa partie méridionale, par de hautes et âpres montagnes, dont les sommets, hérissés de forteresses, défendaient l’entrée des étroits défilés qui donnaient accès dans le pays. Il rapporte aussi que les gorges de ces montagnes étaient peuplées d’animaux sauvages et de bêtes fauves. C’est au surplus dans ces mêmes montagnes que Marcus Tullius Cicéron, lorsqu’il était gouverneur de la Cilicie, prenait plaisir à chasser l’once (felis pardus), et que l’empereur Barberousse, au moment de passer en Syrie pour aller combattre les infidèles, avait la témérité de poursuivre seul les ours et les hyènes jusque dans leurs inaccessibles repaires.


ITINÉRAIRE.

C’est durant les années 1852 et 1853 que j’ai parcouru le Taurus. Parti de Tarsous, où j’avais établi mon quartier général, je me dirigeai vers l’ouest afin d’explorer la Cilicie Trachée. Remontant ensuite au nord-est, je contournai la base du Boulghar-Dagh, qui sépare la Lycaonie de la Cilicie, ou en d’autres termes le pachalik actuel de Konieh de celui d’Adana. Dans une seconde exploration, je traversai toute la largeur du Taurus par les portes de Cilicie (Kulek-Boghaz), qui limitent le pachalik de Kaisarieh et celui d’Adana. Enfin, je consacrai un voyage spécial à la partie de la chaîne située au nord de cette plaine immense, au centre de laquelle s’élèvent les villes de Tarsous, d’Adana et de Missis, contrée jusqu’alors inexplorée, et qui renferme la ville de Sis, ancienne capitale de l’Arménie au moyen âge, des forteresses aujourd’hui ruinées, plusieurs grandes bourgades peuplées exclusivement d’Arméniens et de nombreux campements de Turkomans et de Kurdes[1].


Préparatifs de départ. — Un fils de croisé. — La caravane.

Lorsque j’arrivai en Karamanie vers la fin de l’été de 1853, je fus obligé, à cause des chaleurs, de quitter Tarsous et de venir me réfugier à Ichmé, localité que les cartes n’indiquent pas, et où se trouve une source d’eau sulfureuse chaude. Là, les consuls européens, les notables de Tarsous et de Mersine avaient planté des tentes et goûtaient à l’ombre des grands caroubiers qui poussent autour de la source, les douceurs de ce que chez nous on appelle la villégiature.

Je demeurai quelque temps dans cette yayla, qui est le Biarritz de la Karamanie, et j’y occupai mes loisirs à préparer mes notes. J’avais un guide excellent, la grande carte de M. Kiepert. Le consul de France, M. Mazoillier, qui avait autrefois servi de drogman à M. de Lamartine pendant son voyage en Syrie, voulut bien me procurer toutes les facilités pour accomplir mon voyage avec sécurité. Il obtint pour moi du gouverneur général de la province, le muchir (maréchal) Zia-pacha, une bouyourlou (lettre officielle) pour tous les kaimakams des districts et les beys turkomans de son gouvernement, et de plus il me fit donner une escorte de zaptiés (cavaliers irréguliers chargés de la police), qui devait m’accompagner partout où il me plairait d’aller. Le drogman que j’avais emmené de Constantinople, un jeune Arménien qui parlait assez bien le français, étant mort de la fièvre dès notre arrivée dans le pays, M. Mazoillier m’adjoignit l’interprète du consulat. Ce personnage était un chrétien de Jérusalem, descendant d’une ancienne famille de croisés qui s’était fixée en Syrie pendant les guerres saintes ; il s’appelait le khavadja Bothros Rok, autrement dit M. Pierre de la Roche, ainsi que le portait son passeport. Des démêlés qu’il avait eus autrefois avec le pacha d’Acre, au sujet d’une question de sang, l’avaient obligé à quitter sa ville natale et à venir se fixer en Karamanie. La chronique locale, peu charitable de sa nature, racontait de lui certaines aventures dont il fut le héros ; on disait même qu’il avait un peu couru les grands chemins, avant de se mettre au service du consulat ; mais cette considération ne fit qu’augmenter encore le désir que j’avais témoigné à M. Mazoillier de l’emmener avec moi, car j’en tirais cette conclusion rigoureuse que Bothros devait connaître parfaitement les contrées que je voulais visiter. Dès qu’il fut convenu que Bothros m’accompagnerait, je lui confiai le soin d’organiser notre petite caravane, qui se composait des zaptiés dont j’ai parlé, d’un cuisinier, d’un moukre (conducteur de bêtes de somme) et de moi.

Quand nos préparatifs furent terminés et que Bothros eut fixé le jour du départ, nous partîmes pour aller explorer la Cilicie Trachée, autrement dit le massif de montagnes qui, selon l’expression de Pline, étend à l’ouest son flanc gauche qui pourtant regarde le sud.

  1. Bien que je sois le premier voyageur qui ait pénétré un peu avant sur différents points de la grande chaîne taurienne, d’autres, avant moi, ont cependant visité quelques parties de cette montagne et nous ont transmis la relation de leur voyage. Sans parler des explorations très-restreintes de Pierre Belon et d’Otter, on doit citer, comme ayant parcouru tout le littoral montagneux de la Méditerranée, Corancez, Macdonald Kinneir, l’amiral sir Fr. Beaufort, Ainsworth et les comtes A. et L. de Laborde. Le nombre