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sorte de l’eau et s’aventure sur la berge. On le tire alors à coup sûr avec des balles en fer. La viande est ensuite découpée en lanières, séchée au soleil et conservée.

De Fountamba, la route, passant par Saraïa, Sonkoadau et quelques autres petites localités dont les habitants s’adonnent surtout au lavage de l’or, me conduisit en deux jours à Nanifara, village bâti à trois quarts d’heure de la Falémé, aussi grand que Sabouciré, aussi peuplé et possédant au moins cent fusils. J’y fus très-bien reçu, et honoré comme à Kassakho de danses et de chants en plein soleil, jusqu’au moment où, gagnant la Falémé, je la traversai à gué pour aller à Tumbimfara, village moins considérable que Nanifara. Aussitôt après mon arrivée, les habitants m’apportèrent des défenses d’éléphants et d’hippopotames qu’ils voulaient échanger contre des quantités de sel qui ne représentaient pas la millième partie de la valeur de l’ivoire. Il est vrai que ces défenses d’hippopotames, dont nos dentistes firent leurs osanores, avaient été ramassées dans les rues du village ou je vis les enfants s’en servir comme de jouets.

Pendant les deux journées suivantes, je remontai la rive gauche de la rivière, afin d’éviter les grands et profonds marigots qui découpent sa rive droite, à la hauteur de Guidima et de Khassakiri. Dans ce dernier village, qui pourtant est grand, bien peuplé et doit disposer d’au moins cent vingt fusils, notre arrivée causa une véritable panique ; tout le monde s’enferma et aucun des habitants ne voulut sortir du village. Après avoir envoyé mon interprète, je fus obligé d’aller moi-même rassurer le chef qui hésitait encore et ne mit qu’en tremblant sa main dans la mienne. Pendant la journée, il vint cependant s’entretenir avec moi et se plaindre de l’état de misère dans lequel ils vivent tous, n’ayant ni sel, ni poudre, ni aucun des produits de nos comptoirs et n’osant pas y porter les leurs dans la crainte des Talibas d’Al-Hadji et des gens de certains villages intermédiaires qui les pillent et les rançonnent. Je pus le rassurer à ce dernier propos en lui apprenant que Khalahadian, une des localités les plus redoutées, venait d’être châtiée par notre allié Boubakar-Saada, almamy du Bondou.

Une fois rassurée, la population passa, sans transition, de la crainte à la joie. La soirée se passa en chants et en danses qui se prolongèrent jusqu’au matin. L’orchestre était le plus complet que j’eusse vu jusqu’alors ; outre les tamtams et les castagnettes, on y voyait deux énormes guitares armées chacune de douze ou quinze cordes et garnies de grelots à leur extrémité comme un tambour de basque.

Le 28, je me mis en route à six heures, laissant derrière moi le village tout entier complétement endormi.

J’arrivai à dix heures et demie sur la rivière en face de Kholobo ; aussitôt deux petites pirogues passèrent de notre côté et transportèrent nos bagages sur la rive droite ; les animaux traversèrent à la nage derrière les pirogues, mais on recommanda à nos hommes de ne point se mettre à l’eau à cause des hippopotames. Ces animaux ont, dans la haute Falémé, une réputation de férocité qui passe pour justifiée par de nombreux accidents. Toujours est-il que les habitants ne passent jamais la rivière autrement qu’en pirogue.


Les Malinkés du Bambouk.

Kholobo est le plus grand de tous les villages que j’ai rencontrés sur la Falémé ; il a souffert beaucoup de l’invasion des Talibas. De même que tous les villages malinkés, il est entouré d’une enceinte. Dans l’intérieur du village, chaque famille importante a son tata particulier. Ordinairement ces enceintes sont flanquées de bastions ou brisées en crémaillères, de façon à donner plus de solidité à la muraille. Les bastions sont circulaires ; ils ont un étage et sont terminés par un toit conique comme celui des cases. L’étage, placé à la hauteur de la courtine, c’est-à-dire à trois mètres de terre, sert de grenier, mais il est percé de créneaux pour la défense. Les cases sont construites en terre, la charpente de leurs toits de chaume est faite en bambous. Enfin, pour conserver le mil, le maïs, le riz, les pistaches, on voit dans chaque demeure des sortes de jarres d’un mètre et demi de hauteur et de forme ellipsoïdale, dont le fond et l’intérieur des parois sont garnis de paille comme les silos de l’Algérie.

Tous les villages malinkés vivent en république et sont indépendants les uns des autres. Chaque village a un chef dont le pouvoir se transmet par voie d’hérédité. Les indigènes ne paraissent suivre aucune espèce de culte ; la justice est rendue par les chefs de village, quand la raison du plus fort ne règle pas les différends. Les mariages se font sans consécration d’aucune sorte, et les naissances sont toutes légitimes. Les Malinkés, comme j’ai pu en juger plus tard, sont fourbes, lâches, et surtout très-enclins au vol. Ils n’écrivent point leur langue et riaient aux éclats en me voyant prendre des notes. Tous sont habillés d’une étoffe tissée dans le pays, et qu’ils teignent eux-mêmes d’une couleur végétale jaune bistrée. Ils ne font jamais un pas sans avoir à la main le fusil, arme qui a remplacé l’arc et le carquois de leurs ancêtres ; ils tirent ces armes et leur poudre de la Gambie. Tous s’occupent de l’extraction de l’or, les contrées sont plus ou moins riches, mais il n’est pas un village du Bambouk qui ne recueille de la terre aurifère dans les marigots ou dans les puits de mine creusés à cet effet. Cette terre est ensuite soumise au lavage, seul procédé employé et exclusivement réservé aux femmes.

On voit peu de captifs chez les Malinkés ; il n’existe chez eux aucune distinction entre un homme libre et un captif : celui-ci travaille pour son maître, lui obéit, mais l’un est considéré à l’égal de l’autre. Les Malinkés sont grands, robustes, assez bien faits en général, mais très-insolents. Il est assez commun de rencontrer chez eux des difformités, telles que les goîtres, les excroissances charnues, les pieds-bots et même des plaies ulcéreuses aux membres inférieurs.

Les riverains de la Falémé sont plus doux que les gens de l’intérieur ; ceux-ci, vivant en pays de montagnes, participent du caractère des peuples montagnards. De même que tous les noirs du Sénégal, ils aiment à se ras-