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reur de notre position. Malgré nos instances, l’on nous avait laissés sans manger ; depuis deux jours nous avions eu pour toute nourriture deux boîtes de julienne, une boîte d’asperges fermentées, et un peu de poussière de biscuit.

L’abandon dans lequel on nous laissait ne nous faisait augurer rien de bon. Vers dix heures du soir, deux captifs armés vinrent à ma tente, pour nous garder, disent ils. Pensant que ces hommes étaient plutôt placés là pour nous empêcher de nous défendre, je fis charger nos armes en silence et renouveler les amorces, la nuit tout entière s’écoula dans une anxieuse veille ; décidés que nous étions à vendre chèrement notre vie et à nous venger de tous les outrages qu’on nous a déjà fait subir. J’avais pris la résolution de ne pas me laisser piller de vive force ; le pillage aurait entrainé infailliblement notre perte, car le chef, complice du vol, n’aurait pas voulu nous renvoyer au roi des Trarzas et aurait supprimé les plaintes et les plaignants en nous laissant massacrer par ses guerriers.

Cependant le jour arriva et n’amena rien de nouveau. Pendant toute sa durée on continua à discuter sur le même thème ; Rmouga, devenu plus pressant, réclamait de l’or sur tous les tons. Il ne parlait de rien moins que de nous faire servir de cible à ses guerriers et de jeter ensuite nos corps aux chiens. L’insolence des jeunes gens et des femmes, s’exaltant au diapason de ces menaces, devenait intolérable.

Enfin, pour sortir d’une situation qui ne pouvait se prolonger sans péril réel, je déclarai a tous et à chacun que nous allions retourner à Saint-Louis ; mais que Rmouga ayant seul empêché le succès de mon voyage, Ould-Aïda lui en demanderait raison ainsi que le roi des Trarzas. Comme il insistait encore pour obtenir un cadeau et que je ne pouvais reporter toute ma guinée à Saint-Louis, je m’exécutai de bonne grâce, je lui en donnai dix pièces, en y joignant quelques bagatelles. Rmouga reçut ce cadeau forcé avec une mine toute renfrognée ; il ne m’avait jamais paru aussi laid ni aussi hébété, lorsque cessant de dissimuler tout à coup : « Maintenant, nous dit-il, vous êtes libres d’aller chez Ould-Aïda ; vous connaissez déjà assez le pays pour en commencer la conquête si vous en avez l’intention ; il est donc inutile de vous arrêter. Je vois bien que vous avez de l’or, mais vous avez promis au gouverneur de ne le donner qu’à Ould-Aïda, et du reste je vois sur ta figure, ajouta-t-il en s’adressant à mon interprète, que tu ne demanderais pas mieux que de me donner cet or ; mais vous avez dit que vous n’en aviez pas et vous ne voulez pas en avoir le démenti. »

Je fus tenté de sauter au cou de Rmouga ; le drôle avait parfaitement joué son rôle de dissimulation pofonde ; mais toutes les angoisses que nous avions éprouvées étaient désormais oubliées. Combien il eût été douloureux pour nous d’échouer presque en vue du but de notre voyage, car nous n’étions plus qu’à trois journées de marche de l’Adrar. Je m’entretins alors mais cette fois amicalement, avec le chef, qui m’assura qu’il voulait nouer une correspondance suivie avec le gouverneur du Sénégal.

Les Ouled-Delims qu’il a sous ses ordres sont les Maures pillards par excellence ; il est impossible qu’une caravane passe à leur portée sans qu’ils en aient connaissance. Ils ont des chameaux d’une vitesse et d’un fond éprouvés et quelques petits chevaux excellents ; ils suivent les traces des voyageurs avec une habileté effrayante ; en un mot, ce sont les vrais limiers du désert. Ils n’ont rien qui les distingue des autres Maures, peut-être sont-ils moins bronzés que les Trarzas, leurs frères d’origine, qui se sont plus mêlés avec les nègres. On remarque chez eux une intelligence plus vive, une allure beaucoup plus libre ; à douze ans, leurs garçons portent déjà un fusil. Leurs femmes sont remarquablement belles ; elles ont de grands yeux noirs, de longs cils, les dents d’une blancheur éclatante, les mains et les pieds d’une finesse extrême, et ont moins d’embonpoint que les femmes des Trarzas et des bords du fleuve ; cela tient à ce qu’elles vivent plus sobrement et partagent la rude existence des guerriers ouled-delims, qui sont bien les nomades les plus ambulants de toute cette partie du grand désert. Pour éviter les surprises, Rmouga, dont les ennemis sont nombreux, change souvent de campement ; l’ordre de lever le camp est généralement donné la veille, quelquefois subitement ; mais pour réunir les troupeaux, ployer les tentes, charger les ustensiles de ménage et se mettre en marche, il leur faut moins d’une demi-heure.

Le 30 avril au matin, nous sommes, débarrassés des Alebs ; nous partons, laissant Rmouga donner ses ordres pour le lever du camp ; il veille à tout ; il a autour de lui quelques jeunes gens montés sur des chameaux qu’il envoie dans différentes directions ; l’obéissance complète qu’il obtient naît de la crainte qu’inspirent ses nombreux exploits et de l’application intelligente d’un pouvoir discrétionnaire.

Il nous donne pour nous conduire chez Ould-Aïda un vieux guerrier nommé Lab, son tributaire, deux jeunes guerriers de dix-huit à vingt ans, puis le fils d’Ould-Aïda lui-même, Ely-Chaudora, âgé d’environ quinze ans, qui est resté en otage chez Rmouga depuis la paix faite entre les Ouled-Delims et les Yaya-ben-Othman. Cette dernière tribu est de beaucoup plus puissante et plus nombreuse que les Ouled-Delims, et si elle a donné en otage un fils du chef, cela tient à une habitude généralement répandue d’après laquelle le prince le plus redouté donne un de ses fils comme gage de sa sincérité à remplir ses engagements.


Les confins septentrionaux de l’Adrar. — La grande sebkha d’Ijil. — Les Yayas-ben-Othman. — Réception et hospitalité de leur chef.

Au camp des Ouled-Delims j’avais atteint le point le plus septentrional de mon voyage ; notre route inclinait désormais au sud-est, à travers la plaine d’Asfal.

Ce pays forme une zone d’une direction générale du nord-est au sud-ouest, s’étendant depuis la grande seb-