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comme moi guérir cette maladie. C’est un don naturel de tout homme dont le bras a coupé quelques têtes. — Allons, les femmes, donnez ce qu’il faut. »

Et aussitôt une des mères présente au docteur une poule blanche, sept œufs et trois pièces de vingt para ; puis elle s’accroupit à ses pieds, élevant au-dessus de sa tête le petit patient. Hassan tire gravement de sa ceinture son briquet et sa pierre à fusil comme s’il voulait allumer une pipe. Bismillah ! (au nom de Dieu !) dit-il, et il se met à faire jaillir du silex de nombreuses étincelles sur l’enfant malade, tout en récitant le sourat el-fateha, le premier chapitre du Coran.

L’opération terminée, l’autre enfant eut son tour moyennant la même offrande, et les femmes partirent joyeuses après avoir baisé respectueusement la main qui venait de rendre la santé à leurs fils.

Il paraît que ma figure décelait clairement mon incrédulité, car le caïd Hassan, tout en ramassant, pour les emporter, les honoraires de sa cure merveilleuse, cria à ses clientes : « Ne manquez pas de venir dans sept jours me présenter vos enfants à la skifa du consulat. » (La skifa est le vestibule extérieur, la salle d’attente dans les grandes maisons.) En effet, une semaine plus tard, les petites créatures me furent représentées : l’une était guérie complétement, l’autre n’avait plus que quelques cicatrices d’une apparence fort satisfaisante, indiquant une guérison toute prochaine. Je demeurai stupéfait, mais non convaincu ; cependant, plus de vingt expériences semblables m’ont depuis forcé de croire à l’incroyable vertu des mains bénies par le sang.

Puits d’arrosage à Tripoli. — Dessin de Hadamard d’après une photographie.


Superstitions. — Horticulture miraculeuse.

Je n’ai pas la prétention de justifier, encore moins d’expliquer toutes les croyances et les superstitions populaires ; mais j’aime à les examiner curieusement, et surtout à ne constater que des faits positifs, dussent-ils faire échec à mon amour-propre en défiant toute explication raisonnable. Je n’en citerai ici que deux, et sans aucun commentaire.

Dans les premiers jours du mois de mars, j’étais allé à Tadjoura, village à trois lieues dans l’est de Tripoli ; pour tirer quelques bécassines sur les bords du petit lac presque saumâtre qui est dans le voisinage. Une battue peu fructueuse pendant toute la matinée me découragea de la chasse, et je passai le reste de la journée à parcourir le village et ses jardins. Je visitai d’abord la mosquée assez remarquable que l’on m’avait signalée comme une ancienne église bâtie par les Espagnols au seizième siècle, et je n’eus pas à perdre beaucoup de temps pour acquérir la conviction que cette origine du monument était insoutenable. C’est une construction évidemment musulmane, bâtie pour le culte musulman. Je suis tenté de croire que cette mosquée date de la première invasion de l’islamisme, et que plus tard les Espagnols, devenus maîtres du pays, l’auront transformée en église, ce qui aura donné lieu à l’erreur traditionnelle. Les assises d’un clocher carré, indépendant du temple, paraissent remonter à cette époque de transition. Du reste, pas une inscription, pas un ornement architectural qui puisse servir de millésime ; les colonnes qui soutiennent les voûtes n’ont pas de chapiteau indicateur ; les murs, blanchis à la chaux, ne trahissent aucun indice de l’âge ou du style de la construction. Elle présente un plan quadrangulaire, orienté suivant le rituel islamitique.

Au sortir de la mosquée, j’entrai dans un jardin pour m’y reposer un instant. Les arbres à fruit commençaient à se couvrir de fleurs, étalant sur leurs rameaux encore nus les étoiles blanches ou violettes qui promettent une abondante récolte d’abricots, de pêches ou d’amandes. Le jardinier, vieil Arabe à la barbe blanche, était occupé à faire bruler sous un gros abricotier trois têtes de moutons garnies encore de leur laine. Après lui avoir donné le sélam, je lui demandai ce qu’il faisait : « Je nourris mes muchmuch, répondit-il. Si je ne leur donne pas leur pâture avant les coups de gibly (vent sec du sud) que nous