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nus qui entrecoupaient ces parties boisées, nous vîmes sortir du taillis un troupeau de chevaux qui galopaient le long de la plage, poursuivis par quelques cavaliers. Cette plage était à deux milles de nous seulement, et mes yeux ravis suivaient le mouvement léger et cadencé de cette course si pleine d’intérêt, particulièrement pour moi qui venais dans la colonie pour me consacrer à l’élevage des troupeaux.

Nous jetâmes l’ancre dans l’après-midi. Des employés de la douane et des inspecteurs de santé arrivèrent, mais si tard, que ceux de nous qui en étaient à leur premier voyage ne pouvaient plus songer à descendre à terre ; aussi, je me résignai à passer cette nuit à bord.

Depuis la découverte des mines d’or, il était difficile aux capitaines de vaisseaux de conserver leurs équipages. Plusieurs ancraient, à dessein, très-loin dans la baie, afin que leurs hommes fussent à une trop grande distance de terre pour pouvoir gagner le rivage à la nage, et, malgré toutes les précautions, souvent les navires se trouvaient dans l’impossibilité de repartir à leur gré, faute de matelots. M. Young, notre capitaine, réunit en cercle tout son monde autour de lui :

« Mes amis, dit-il à ses hommes, au lieu de vous défendre d’aller à terre et de vous obliger par là à devenir des déserteurs, je donne, dès demain, congé à tous ceux qui voudront me quitter. Allez aux mines, allez voir si ceux qui sont habitués à respirer le grand air de la mer peuvent échanger cette belle vie contre celle des chercheurs d’or. Dans six semaines, le Marlborough repartira pour l’Angleterre, ceux qui reviendront dans un mois recevront leur solde pour tout le temps de leur absence, comme s’ils eussent été présents à bord. »

Ce fut un hourra général pour le capitaine qui était un parfait gentleman et auquel nous avions voté, nous autres passagers, une coupe de vermeil en reconnaissance de ses bons soins pendant notre traversée.

Le lendemain matin, un petit bateau à vapeur vint prendre les passagers pour les transporter à terre, et vers les neuf heures j’arrivai au club des squatters, ou je savais que je trouverais mon frère, s’il était à Melbourne. Je n’essayerai pas de vous dire ma surprise à la vue de cette ville ; je fus étonné comme tous les nouveaux arrivants qui s’attendent à trouver un grand village mal bâti, et qui ne peuvent en croire leurs yeux quand ils aperçoivent ces larges rues tirées au cordeau, et ces beaux édifices où ils peuvent lire en grands caractères : École normale. — Institution polytechnique. — Théâtre. — Assemblée législative. — Université, etc., etc. Quand j’arrivai au club, le portier me fit entrer dans le salon d’attente, et deux minutes après, mon frère et moi nous étions dans les bras l’un de l’autre.


Départ pour la station d’Yéring.

Dès le lendemain de mon arrivée en Australie, mon frère ayant emprunté pour moi le cheval d’un de nos amis, M. A. Rischoff, alors consul suisse à Melbourne, nous nous mîmes en route pour la station.

Yéring, c’est le nom de la station de mon frère, est situé sur les bords de la Yarra, à trente-cinq milles de Melbourne ; c’était donc, au moins pour un nouvel arrivant, une longue course que nous avions à faire. Nous voyageâmes pendant une heure entre les barrières qui servent de clôture aux terrains vendus aux environs de la ville, et, après avoir fait environ sept milles de chemin, nous entrâmes dans le bush[1], qui commençait ou finissait alors la culture. À cette époque (1854), celle-ci ne s’étendait pas bien loin dans la direction que nous suivions ; aujourd’hui elle a tout envahi. Là, notre route n’était plus qu’une trace faite par les allants et venants, une large bande de terre mise à nu par le passage des chevaux et du bétail et par les sillons des roues.

Les forêts de Victoria ont en général un caractère particulier bien différent de celui qu’elles devaient avoir il y a vingt-cinq ans. Trois causes contribuent à les faire ressembler aujourd’hui plutôt à un parc qu’à des forêts vierges. D’abord ces immenses incendies qui passent sur toute la contrée et que les squatters allument pour renouveler leurs herbes et pour faire disparaître au loin les broussailles ; puis la destruction des jeunes pousses d’arbres par le bétail ; et enfin la troisième cause, plus particulièrement vraie pour les contrées traversées par des routes, les feux allumés chaque soir par les voyageurs ou charretiers qui campent dans le bush, rassemblant, pour faire leur cuisine ou chasser pendant la nuit les moustiques et le froid, toutes les branches sèches qui se trouvent à leur portée. Aussi les arbres sont-ils généralement espacés, et comme leurs troncs droits et élevés ne portent des branches qu’à dix ou douze pieds de hauteur, vous pouvez presque partout galoper dans les forêts. Vous le pouvez surtout partout où le terrain est de bonne qualité, parce que le bétail le fréquentant de préférence, les broussailles ont entièrement disparu.

Toutes les plantes et tous les arbres d’Australie sont à feuilles persistantes ; mais à part deux ou trois espèces qui ont un feuillage riche et touffu, les arbres donnent en général peu d’ombrage. La plupart portent des feuilles longues et effilées qui tombent comme les feuilles du saule et pendent par touffes à de grandes brandes magnifiques et de vigoureuse élégance. Bien des parties de forêts m’ont rappelé les dessins de M. Aligny. Quant à la couleur, elle dépend de la saison, du sol et aussi de l’âge des arbres. Vous ne trouvez jamais en Australie les riches teintes d’automne que nous admirons en Europe. Les dessous varient, l’herbe jaunit : les arbres changent peu. Aussi les couleurs étant toujours, si je puis m’exprimer ainsi, de plusieurs tons plus bas que les nôtres, elles sont plus faciles à saisir, Les oppositions y sont cependant franches et tranchées ; souvent il faudrait peindre un jeune gommier avec du vert malachite pur, et tout à côté, le mimosa au feuillage dentelé avec du vert émeraude. Représentez-vous derrière les arbres le ciel bleu de l’Italie, au-dessous les terrains d’or des pays chauds

  1. Bush (buisson), l’ensemble des terrains vagues, forêts ou taillis qui couvrent l’intérieur de la contrée.