Page:Le Tour du monde - 03.djvu/95

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


coups de bec dans le dos et souvent même lui pinçait sa longue tresse et la lui tirait en arrière, ce qui mettait Tschimma dans des fureurs qui divertissaient tous les gens. Un jour que l’oiseau agissait avec le Chinois avec son irrévérence accoutumée, Tschimma, qui sortait de la cuisine, tenait à la main, par malheur, une fourchette en fer : dans sa colère, il se précipita sur lui et lui creva un œil. Ce fut une désolation générale à la station, et le lendemain Tommy avait disparu. Jamais on ne retrouva vestige de lui, et nous supposâmes, tant nous lui accordions de sensibilité, qu’indigne de ce traitement, il avait voulu retourner dans le bush, et qu’ayant suivi la longue barrière jusqu’à la rivière il y était tombé et s’était noyé.

Typoon surtout fut fâché contre son frère ; il vint nous trouver pour nous demander s’il n’y avait pas à Melbourne une maison de correction ou l’on mît les jeunes garçons méchants. Il nous dit que Tschimma était no good, no good boy ; que si on lui permettait ainsi de se mettre en colère pendant qu’il était tout jeune encore, plus tard, dans ses fureurs, il commettrait quelque mauvaise action.

Je vous ai dit que Typoon était un lettré. En voici une preuve : nous venions de bâtir une maison neuve pour l’intendant, une maison de bois, mais nous y avions fait construire un joli salon que nous avions tendu de nattes de l’Inde à petits carreaux rouges et blancs. J’avais badigeonné les portes et les fenêtres, le revêtement de la cheminée, et peint au-dessus un paysage d’Europe pour remplacer la glace. Quel ne fut pas notre étonnement en revenant à la station après quelques jours d’absence de voir le cottage neuf tout peint à l’extérieur. C’était l’ouvrage de Typoon qui avait employé tout le restant des couleurs ; il avait fait de l’ornementation chinoise et mis partout des inscriptions dont il nous donna l’explication. Celle de la porte d’entrée était originale :

« Étranger, sois le bienvenu, entre, assieds-toi, bois et mange, après cela tu seras bon si tu t’en vas. » Sur la porte de la chambre à coucher, une poétique invocation aux songes de la nuit. Quand il nous eut traduit toutes ces sentences, nous les lui demandâmes dans sa langue. Il s’en défendit quelque temps ; enfin il prit une pose étudiée et nous les récita d’une voix nasillarde, s’accompagnant de gestes réguliers des deux mains, tandis qu’il balançait la tête de droite à gauche pour marquer le rhythme et la mesure. Évidemment c’étaient des vers qu’il avait appris dans son enfance… peut-être les inscriptions qui se trouvaient sur la maison de son père.

Feuillage et cône du Banksia latifolia. — Dessin de Rouyer.

À mesure que les gages de tous les domestiques avaient augmenté, par suite de la prospérité croissante de la colonie, nous avions aussi augmenté ceux de nos deux Chinois. À la fin de leur temps d’engagement, ces gages accumulés devaient leur constituer ce qu’ils nous disaient être une petite fortune dans leur pays. Quand nous leur demandions s’ils se réjouissaient d’y retourner, ils nous répondaient qu’ils n’y retourneraient jamais, qu’ils ne sauraient faire en Chine un si long chemin sans risquer d’être trompés, volés et peut-être tués en route. Déjà ils s’étaient habitués à considérer l’Australie et Yéring en particulier comme une seconde patrie : quant åà Typoon, sa seule inquiétude était de savoir s’il pourrait un jour s’y marier.

Nous leur avions donné à différentes reprises des poulains qu’on ne voulait pas laisser à leurs mères, et que Tschimma avait nourris avec le surplus du lait de ses vaches. Ces poulains étaient devenus grands, ils les avaient fait dresser, et le dimanche, les deux frères, vêtus de leur mieux s’en allaient faire des visites aux fermiers des environs. Un de ceux-ci, un Irlandais du nom de Murphy, dont tous les chevaux avaient été surmenés, se mit en tête d’emprunter un de ceux de Typoon. La fille de Murphy avait fait la conquête du Chinois ; elle prit son air le plus gracieux pour le lui demander :

« Vous êtes bien bon, Typoon, vous prêterez votre cheval à papa ; il veut vous l’acheter plus tard pour trente livres ; papa vous aime bien, moi aussi, mister Typoon. »