Page:Le Tour du monde - 04.djvu/10

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du fond de la galerie je vis sortir et s’avancer vers moi l’empereur lui-même, qui d’un air fort gracieux reçut les lettres que je lui présentai. Sa Majesté eut la bonté de causer avec moi assez longtemps, et je fus frappé de l’instruction profonde qu’il montra pendant cette audience. Il me parut, par exemple, plus au courant de ce qui se passe en Laponie, en Norvége, au Spitzberg, que les gens de ces pays mêmes. Sa Majesté exprima le désir de voir quelques esquisses que j’avais apportées au Brésil, et insista pour me faire accepter un logement à son palais de ville. Il donna l’ordre de m’y conduire et de m’y laisser choisir l’appartement qui me conviendrait.

En sortant, je m’empressai d’aller à la douane d’où je tirai mes bagages et mes malles à grand-peine.

Au jour convenu, l’empereur vint me visiter ; la chaleur m’avait à moitié endormi ; je me réveillai en sursaut croyant entendre en rêve des pas précipités ; c’étaient ceux de Sa Majesté. Sa bienveillance me fit oublier mes petites mésaventures…

Les jours suivants, je continuai à visiter la ville. Cependant, je ne pouvais passer plus longtemps ma vie à courir les rues. En attendant divers renseignements que je ne trouvais pas, je me décidai à sortir de Rio, pour aller faire quelques études de paysage dans une montagne nommée Tijouka, à quelques lieues de la ville. Pour s’y rendre, on se fait transporter d’abord en omnibus, puis on prend des mules au bas de la montagne. On me conseilla de louer un nègre, qui porterait ma malle de son côté, sans que j’eusse à m’en préoccuper autrement. Les nègres font à Rio l’office de nos commissionnaires ; ils appartiennent à des maîtres qui les louent. Malgré cette assurance, je n’étais pas trop disposé à laisser partir ma malle à l’aventure, et je résolus de la suivre à pied jusqu’à l’endroit où je trouverais les mules. Toutes les personnes à qui je fis part de mon intention se récrièrent à l’envi. Il fallait que je fusse fou. Je n’arriverais pas vivant. Il est bon de dire que le climat de Rio rend les Européens tout aussi paresseux que les gens du Sud. Peu après leur arrivée au Brésil, vaincus par le soleil, ils s’affaiblissent, ne marchent plus ou attendent la nuit pour se hasarder à une petite promenade. Aussi, ma détermination de faire un le trajet de quelques kilomètres au milieu de la journée paraissait-elle un acte de témérité inqualifiable ; ce qui n’empêcha pas que vers onze heures, nous partîmes bravement, mon nègre et moi. Ma malle était pesante, et au bout d’une demi-heure, le pauvre diable ressemblait à une statue de bronze, tant sa peau était devenue luisante sous la sueur qui l’inondait de tous côtés. Quant à moi, abrité sous mon parasol, je le suivais non sans fatigue, trouvant à chaque pas que je pouvais bien avoir eu tort, car cette marche forcée, par un soleil auquel je n’étais pas encore accoutumé, commençait à me donner le vertige. Nous fîmes ainsi plusieurs lieues ; puis nous montâmes une côte tellement rapide que, tout à fait convaincu, je pris sérieusement le parti de coucher à un hôtel qui se trouve fort à propos au bout de cette première partie de la route. Le lendemain matin, je payai mon nègre deux mille reis, un peu moins de six francs, et, après avoir dîné moitié à l’anglaise, moitié à la brésilienne, je montai, seul, libre, heureux de pouvoir, pour