Page:Le Tour du monde - 04.djvu/207

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toutes choses, aussi ancien en tout cas que les fresques d’Herculanum, où il est peint aux mains des sveltes Bacchantes qui le frappaient et l’agitaient de leurs doigts légers. Courons vers ce bruit, c’est la tarentelle !

On se salue d’abord, on gambade timidement, on s’éloigne un peu, puis l’on revient, on ouvre les bras, puis l’on s’étourdit dans une ronde véhémente. Bientôt les danseurs se quittent et se tournent le dos comme dans la scène de Gros-René et de Marinette.

L’homme invite, et la fille a peur :
Elle est revêche, il est trompeur ;
Elle est jalouse ; on se querelle ;
Et puis à genoux, tour à tour,
On fait la paix, on fait l’amour
     En tarentelle.

J’aime le bruit du tambourin.
« Si j’étais fille de marin
Et toi pêcheur, me disait-elle,
Toutes les nuits joyeusement
Nous danserions, en nous aimant
     La tarentelle ! »

Voilà ce qu’on voit dans la villa Reale, la veille et le jour de Piedigrotta. Toutes ces fêtes durent pendant la nuit ; le jardin reste ouvert et sert de salle de danse ou de salle à manger, ou même de dortoir à ces familles venues des provinces. Elles dorment sous les étoiles, bercées par les chansons de ceux qui veillent ou par les molles cantilènes de la mer.

Cependant, un peu plus loin, sous la grotte de Pausilippe, appelée aussi grotte de Pouzzoles, tunnel antique admirable presque aussi haut que la colline, voûte immense,

Dont les césars romains mesuraient, orgueilleux,
La courbe colossale à leurs tailles de dieux,

(Henri de Lacretelle.)

sous cette grotte, les torches s’agitent en tous sens, laissant partout des traînées de résine, et la danse, le chant, l’orgie s’exaspèrent jusqu’à la fureur. Ce sont de vraies bacchanales antiques. Cette nuit-là, il n’y a plus de police, il n’y a plus de clergé : le peuple est souverain, et il lance à tous brins sa gaieté débridée. La fête souterraine a quelque chose de sauvage et de violent qui fait peur. C’est dans cette rage de plaisir que s’exaltent les poëtes et les musiciens populaires. C’est là qu’ils composent entre eux la chanson de l’année, celle qui fera demain le tour de Naples, et après-demain peut-être le tour du monde. Vous connaissez, n’est-ce pas, monsieur, Te voglio ben’assaie, Fenesta vascia, et toutes ces tendres paroles que nos jeunes Parisiennes ne dédaignent pas de roucouler ? Vous connaissez au moins ces airs que Rossini, Bellini, Donizzetti ont imités plus d’une fois, souvent même intercalés tels quels dans leurs scènes les plus pathétiques ? Vous ne vous doutez pas qu’ils sont nés dans la grotte de Pouzzoles, d’une assemblée de va-nu-pieds qui ne savaient ni la gamme ni l’alphabet.

Je voudrais vous parler longuement de ces chansons, mais je l’ai fait ailleurs[1], et j’ai ici trop à dire encore. Je voudrais vous montrer le peuple dans toutes ses fêtes, et notamment dans le pèlerinage de Monte-Vergine. Ce pèlerinage, qui se fait à la Pentecôte, est pour les Napolitaines ce que Piedigrotta est pour les Calabraises, leur voyage de noces, et une clause expresse de leur contrat. Comme Piedigrotta, Monte-Vergine est un but de dévotion : Les filles y portent-des vœux, les pécheresses y vont faire pénitence. C’est un sanctuaire élevé sur une des montagnes qui entourent Avellino. L’ascension se fait à pied, pendant la nuit, à la clarté des torches ; les groupes montent lentement, en chantant des oraisons et des litanies ; la foule est immense et serpente en file interminable du haut au bas de la montagne, à travers des bouquets de chênes et de fouillis de châtaigniers monstrueux. Les pénitentes montent échevelées, souvent pieds nus ; il y en a qui, arrivées dans l’église, la traversent en rampant sur leurs genoux et en traînant leur langue sur les dalles. Je ne vous parle pas des innombrables ex voto dont les dévotes vont surcharger les murs du sanctuaire. La puérilité de ces pratiques gâtent l’effet du pèlerinage, vraiment poétique et religieux.

Mais ce que je veux noter comme trait de mœurs, c’est qu’ici, comme à Piedigrotta, la dévotion est accompagnée des transports de la joie la plus folle et la plus éclatante. Il y a d’abord les canta-figliole qui répondent aux improvisateurs de la grotte de Pouzzolles. Les canta-figliole (chanteurs de jeunes filles) se défient entre eux ; ce sont des luttes poétiques pareilles à celles des églogues. Une bourse de soie est le prix du vainqueur. Le peuple est juge. Les poëtes improvisent en chantant sur un air connu des couplets dont le refrain est ce mot de figliole (jeunes filles), jeté comme une exclamation au bout de chaque strophe et répété par la foule en chœur : Figliole ! Figliole ! comme les Grecs chantaient autrefois : Hyménée ! Hyménée ! Et les jeunes filles sourient, car elles sont les reines de ces fêtes. Ce n’est point la femme qui est glorifiée ici par la poésie populaire, car la femme n’appelle plus l’amour une fois qu’elle a donné sa main. C’est la vierge seule ; elle le sait et s’en réjouit ; elle ose sourire, elle ose rougir de joie, non de pudeur ; elle ose avouer ses espérances et déclarer son légitime orgueil quand elle entend retentir autour d’elle le refrain consacré : « Des jeunes filles, des jeunes filles ! »

Mais ce qu’il y a de plus étrange dans la fête, c’est le retour à Naples, depuis la madone de l’Arc qui est la dernière étape en revenant de Monte-Vergine. Ce retour est une course fantastique. Figurez-vous des milliers de chars revenant pêle-mêle, à toute bride, au galop de chevaux qu’on croirait emportés. Il y en a dans le nombre quelques-uns qui roulent lentement, traînés par des bœufs, quelquefois par un bœuf et par un âne. Ils sont recouverts d’une tente ornée de myrtes et de roses ; les jeunes filles ont la tête couronnée de ces fleurs, les hommes ont des feuilles de chêne et des pendeloques de cerises ; quelques-uns portent de longues perches où pen-

  1. L’Italie est-elle la terre des morts ? Paris. Hachette, 1860.