Page:Le Tour du monde - 05.djvu/19

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avant-coureurs des arbres monstres que nous allions bientôt rencontrer. Le plateau du Buck-Horn était couvert de verdure. Les vaches paissaient tranquillement au milieu de ces prairies naturelles, que les sapins fermaient de tous côtés, pour en faire comme une espèce de verte oasis. Çà et là, à travers les arbres, montait la fumée d’une cabane de bûcheron ; en d’autres points apparaissaient des scieries en activité. Des troncs entiers de sapins et de cèdres, jetés sous les dents d’acier des scies circulaires qu’une roue hydraulique ou une machine à vapeur mettait en mouvement, en sortaient après quelques minutes à l’état de planches ou de madriers.

La route à travers la forêt était parcourue par de lourdes charrettes portant les bois en grumes ou débités. De temps en temps se montrait aussi un gracieux cottage, entouré d’un jardin semé de fleurs. Le bruit de l’eau courante cachée dans un amas d’épaisses broussailles, le chant des oiseaux dans les arbres accompagnaient pour ainsi dire notre marche au milieu d’un pays déjà si pittoresque. À l’horizon et devant nous se dressait la chaîne granitique de la Sierra-Nevada, élevant quelques-uns de ses pitons, encore couverts de neige, à des hauteurs de plusieurs milliers de mètres. Cette longue chaîne de montagnes limite à l’est la Californie, et la sépare d’avec le territoire de l’Utah, qu’habitent les Mormons polygames, ces étranges sectaires.

Le premier jour de notre excursion, nous nous arrêtâmes à la grotte de Marble-Spring, ouverte, comme son nom l’indique, au milieu des marbres de la contrée. Une source d’eau limpide sort à petit bruit de la roche calcaire, et forme un lac transparent an fond de la grotte. On y descend par un escalier. Les parois sont tapissées de stalactites, et une délicieuse fraîcheur se fait partout sentir. Nous campâmes dans ce lieu pour dîner. Nous nous établîmes à l’entrée de la grotte, sous un ormeau qui nous couvrit de son ombre. Nos chiens, qui avaient déjà étanché leur soif brûlante dans le bassin de la source, vinrent demander leur part de notre champêtre repas. Le soir du même jour, nous plantions nos tentes dans la forêt, où nous allumions un grand feu de bois.

Le lendemain et le jour suivant nous rencontrâmes des Indiens qui nous vendirent du poisson. Ils portaient des ornements en os au nez et aux oreilles, et quelques-uns autour du cou. Leurs cheveux, noirs et abondants, descendaient incultes sur leur front et tombaient jusque sur leurs épaules. La tête haute et le regard fier, ils s’avançaient tenant leur lance, leur arc et leurs flèches dans les mains. Ils suivaient silencieusement leur chef qui marchait en avant, la tête couronnée de plumes. Les femmes venaient par derrière, portant sur leur dos, dans de longs paniers de jonc, le bagage et les enfants. Toute la troupe était vêtue de haillons, et faisait peine à voir. Hommes ni femmes n’étaient beaux ; leur figure ne dénotait qu’une très-médiocre intelligence, et leur corps, maigre et chétif, était loin d’annoncer une vigoureuse santé. Ces Indiens, comme tous les sauvages des déserts, se nourrissent de racines, d’herbes, de sauterelles, de glands, quelquefois de gibier pris à la chasse ou de poisson pêché dans les ruisseaux. Ils parlent entre eux une langue formée de sons étranges. Quelques-uns connaissent plusieurs mots d’espagnol. Ils les ont sans doute appris des vieux de leur tribu, qu’avaient évangélisés les pères franciscains. Au temps en effet où la Californie appartenait au Mexique, et celui-ci à l’Espagne, la Californie renfermait une vingtaine de missions. Ces établissements religieux étaient dirigés par des missionnaires espagnols, qui catéchisaient les Indiens. On estimait alors à cent mille le nombre des Peaux-Rouges de la Californie, dont le quart avaient été convertis. Aujourd’hui tous les Indiens sont retournés à l’état sauvage ; ils ne dépassent guère le chiffre de cinquante mille, et ils tendent à disparaître devant l’envahissement américain.

Mon ami qui, dans ses nombreuses excursions, avait souvent couché au milieu des tentes des Indiens, et qui connaissait tous les wigwams du pays, me dépeignit les diverses coutumes, les danses, en un mot tous les détails intimes de la vie de ces sauvages. Il paraît qu’ils sont si habiles à tresser les paniers de jonc, que ces paniers peuvent tenir l’eau. Ils les emploient ainsi en guise de marmites. Pour faire bouillir l’eau avec laquelle ils cuisent une partie de leurs aliments, ils y jettent des cailloux préalablement chauffés. J’ai vu de même en Corse les bergers des montagnes faire bouillir l’eau dans des vases de bois.

Quelques-uns des Peaux-Rouges que nous avions rencontrés voulurent bien accompagner les Visages-Pâles et leur servir de guides. Ils tuèrent chemin faisant un peu de gibier, que nous mangeâmes de grand appétit, et nous accompagnèrent jusqu’aux chutes de Yosemity.

Avant d’arriver à ces chutes, nous traversâmes la forêt des arbres géants (sequoia gigantea), que la nature semble avoir pris plaisir à créer à côté des chutes elles-mêmes, comme pour rassembler sur le même point deux des plus grandes merveilles de l’Amérique.

Qu’on se figure quatre cents cèdres, sapins ou cyprès, dont plus de la moitié ont de douze à trente mètres de circonférence, c’est-à-dire qu’il faudrait autant d’individus pour en faire le tour. Un de ces colosses, couché aujourd’hui par terre et tombé de vieillesse, ou abattu par l’orage, présentait, quand il était debout, plus de cent cinquante mètres de hauteur (huit fois celle d’une maison à cinq étages) et quarante mètres de tour. C’est le plus haut et le plus gros peut-être de tous les arbres qui ont jamais existé. Par le nombre des couches concentriques du tronc, on a pu s’assurer qu’il avait au moins quatre mille ans d’existence, de sorte qu’il est antérieur au déluge. Mon compagnon me racontait qu’on avait transporté à San Francisco l’écorce d’un de ces arbres géants. On l’avait ensuite rétablie, et dans le vide qu’elle formait on avait pu installer un piano, et donner un bal à plus de vingt personnes. On s’amusa aussi à y disposer un petit bazar[1]. Dans le comté de Calaveras, voisin de

  1. Au palais de Cristal de Sydenham, près de Londres. Oli t[illisible]