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gissait, comme au dernier jour de carnaval, d’abattre d’un seul coup de sabre la tête d’un taureau, tantôt de faire la pyramide humaine ou quelque autre construction de ce genre. Dix ou douze hommes formaient de leurs bras un plancher sur lequel s’élevaient huit autres qui en portaient quatre, puis deux, puis un, et enfin le tout était couronné par un enfant. Les plus habiles allaient ainsi jusqu’à huit superpositions ; et qu’on se figure les applaudissements et les huées de chaque parti vainqueur ou vaincu ! Parfois ces exercices de force et d’équilibre se faisaient dans des barques et en voguant sur le canal, comme on le voit dans les anciens tableaux. Il y avait aussi les danseurs de corde qui, hissés et soutenus par de doubles cordages, paraissaient descendre au moyen de leurs ailes, du sommet du campanile de Saint-Marc, et arrivaient à travers les airs jusqu’à la galerie du palais où se tenait le doge. Après l’avoir complimenté dans le spirituel dialecte vénitien, ils lui offraient un bouquet de fleurs qui semblait tombé du ciel, et jetaient en même temps sur la foule une pluie de sonnets et de poésies, dont on est prodigue à Venise.

Un des jeux les plus gais et où l’animosité des deux partis se montrait le mieux, était la guerra de pugni[1]. On choisissait un de ces ponts sans parapets, comme il s’en trouve parfois sur les petits canaux, et, à un signal donné, chacune de ces deux factions en masse compacte s’avançait des deux côtés pour passer ; alors c’était à qui, à grands coups de poing, pousserait l’autre dans le canal, et les rouges comme les noirs tombaient dans l’eau en véritable cascade, à la grande joie des spectateurs. Un de ces ponts, à San-Barnaba, conserve encore le nom de ponte de pugni.

Il entrait dans les plans de la République d’exciter plutôt que d’amortir ces rivalités, afin de maintenir l’énergie morale et physique des basses classes et de les opposer parfois à la puissance patricienne, la seule qu’elle redoutait. En somme, ces jeux, ces tournois, ces exercices gymnastiques dans lesquels chaque parti cherchait à écraser l’autre par son élégance ou sa force, tournaient au profit de tous. On accourait de toutes parts pour assister à ces fêtes splendides, et l’émulation, la vigueur et la souplesse développées dans ces luttes, se retrouvaient ensuite sur les flottes de la République, et faisaient de ces hommes, confiants dans leur force, les premiers matelots du monde.

Ces jeux et ces usages, comme tant d’autres choses, venaient des Arabes, des pays d’Orient, avec lesquels Venise était en si grande relation commerciale. Architecture, costumes, usages, mœurs même, furent imités des villes de Constantinople, du Caire, de Bagdad et de Damas, alors si avancées en civilisation ; on retrouve encore ici le cachet oriental qui donne à Venise un caractère tout à part en Europe.

Il n’y eut jamais sous la République d’autre parti avoué que ceux des Nicolotti et Castellani, partis qui n’avaient rien de politique, ainsi que l’atteste l’histoire vénitienne, dans laquelle on ne trouve aucune trace de guerre civile.

Les Vénitiens sont généralement d’un caractère bon et réfléchi, mais en même temps fin et moqueur ; et les gondoliers en particulier, qui semblent résumer en eux les instincts de la race, ont conservé plus que toute autre classe le caractère national primitif. Ils sont spirituels, gais et adroits, affectionnés, fidèles et secrets ; leur cœur est loyal et confiant. Ce n’est que dans les rivalités de parti qu’on trouve les Vénitiens turbulents et passionnés.

Nous ne saurions mieux donner idée de l’importance que chaque parti attache à son drapeau, qu’en citant quelques-uns des faits dont tous les jours nous étions acteur ou témoin.

Peu de temps après mon arrivée à Venise, j’étais dans le quartier San-Polo à peindre un petit canal extrêmement pittoresque. Un gondolier à demi couché dans sa gondole me servait de premier plan ; son bonnet noir ne se détachant pas sur l’eau, comme l’exigeait l’harmonie, je me permis de le faire rouge ; j’avais terminé et m’apprêtais à partir, lorsque le barcarolle se leva pour voir mon travail : « Patron benedetto ! s’écria-t-il, est-ce donc pour me faire injure que vous me mettez ce bonnet rouge ? de grâce, changez-le, afin qu’on sache bien que les gondoliers del sestiere San-Polo sont tous Nicolotti. »

Une autre fois j’allais en barque à Canareggio, qui est le quartier général des Nicolotti ; Marco, mon gondolier, un pur Castellan, avait gardé sa ceinture et son bonnet rouges ; j’étais tranquillement couché dans ma gondole, lorsque des cris féroces me firent regarder par une des fenêtres, et je me vis entouré de barques et de gondoliers, la rame levée sur mon pauvre Marco et le menaçant de lui faire prendre un bain ou de l’assommer s’il se refusait à ôter sa ceinture et son bonnet, comme une marque de déférence envers le parti qu’il était venu narguer. Je sortis à la hâte de dessous le felze de la gondole, afin d’arrêter cette dispute qui pouvait dégénérer en noyade ou en coltellata.

Mais l’anecdote suivante caractérise mieux encore que toutes les autres ces partis populaires.

Un des peintres les plus distingués et les plus spirituels de Venise, Eugenio Bosa, fit un tableau qui représentait le vainqueur de la dernière regata, un Castellan, le célèbre Naso revenant chez lui après le combat pour embrasser sa famille et ses amis ; et comme le dit lui-même le peintre dans une lettre pleine d’esprit poétique, que nous regrettons de ne pouvoir citer tout entière : « Le héros encore tout ruisselant de sueur et plein de l’émotion de cette lutte, soutenue valeureusement avec la rame, serre d’une main sa femme et de l’autre agite avec allégresse la bannière victorieuse. » E. Bosa, avant de livrer son œuvre au comte d’Arraches de Turin, son acquéreur, l’exposa à l’Académie des beaux-arts. Grande fut la rumeur parmi les Nicolotti. Quelle humiliation ! Un Castellan vainqueur peint par un artiste célèbre et exposé dans les salles de l’Académie ! Aussi y eut-il ce jour-la sérieuse délibération dans les tavernes de Cana-

  1. La guerre des poings.