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LES BRAVES GENS


CHAPITRE XI

Considération philosophiques sur la chasse au renard. — Une autre victime de Mlle Marguerite. — Une foule de gens prennent leur retraite, M. Aubry entre autres : ce qui en résulte.


En Angleterre, dit-on, la chasse au renard est un exercice à la fois aristocratique, hygiénique, excitant et poétique.

Aristocratique : car il n’y a guère que la gentry qui puisse s’y livrer.

Hygiénique : elle force les gentlemen les plus replets et les plus apoplectiques à prendre de l’exercice, et à arpenter les landes, au moins ce jour-là.

Excitant : car qu’y a-t-il de plus émouvant que de se demander si le renard gardera sa queue ou non ? S’il ne la garde pas, à quel gentleman rapide, hardi et heureux reviendra cette queue si ardemment convoitée. Du rang de simple appendice d’un vulgaire carnassier, la queue du renard forcé à la course passe à celui de trophée et de souvenir de famille. Je ne parle pas des paris engagés.

Poétique : car je ne sais rien de plus poétique que d’être emporté, en veste rouge, sur un cheval pur sang, à travers des paysages bien peignés, qui semblent l’œuvre de quelque aquarelliste. Bois, prés, champs, tout défile avec une rapidité fantastique, sans compter les chutes de cheval, qui ont bien leur côté poétique. À supposer que le gentleman désarçonné ne se rompe pas le cou, c’est déjà un spectacle assez poétique que de voir un pair du Royaume-Uni, en casaque de jockey, étendu sur le dos au fond d’un fossé, et montrant au ciel la semelle de ses bottes !

Dans l’arrondissement de Châtillon-sur-Louette, la chasse au renard était beaucoup plus prosaïque et beaucoup moins hygiénique. Lorsque M. de Ferrier, le receveur particulier, celui dont la belle barbe avait fait l’admiration de Marthe, était las de bals et de soirées, et qu’il éprouvait le besoin de respirer l’air pur de la campagne, il donnait le mot à cinq ou six bons compagnons, et l’on prenait rendez-vous à une ferme qu’il avait à deux lieues de Châtillon. Il n’était pas question le moins du monde de jouir de la beauté du ciel, de la fraîcheur des bois, de l’étendue des horizons, ni même, à proprement parler, de chasser le renard. La chasse était un prétexte ; mais le but véritable était de faire, entre amis, un de ces festins pantagruéliques dont on rougirait à la ville, mais qu’autorise la liberté de la campagne et l’équipement de chasseur. C’est une simple question de lieu et de costume. À la ville, en cravate blanche, vous seriez tout simplement un goinfre ; à la campagne, avec une cravate à la Colin, vous êtes « une belle fourchette ».

Or, M. le receveur était une belle fourchette, et chacun de ses amis était une belle fourchette. Quand on était repu, le second ou le troisième jour, une des fourchettes demandait en bâillant si l’on n’allait pas chasser le renard. Et toutes les autres fourchettes reprenaient sans enthousiasme : « C’est cela, chassons le renard. » On prenait des chiens, quelques terrassiers, et l’on partait sans se presser. Tantôt on enfumait maître renard dans son domicile, et