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BŒUFS ROUX

de ses enfants qu’il avait établis, Phémie et moi on n’a pas de ces générosités-là. Quand je donne à mes enfants, c’est pas pour le leur ôter, et c’est pas non plus pour qu’ils m’en doivent de la reconnaissance. Je suis leur père, et je leur dois pour les avoir mis au monde : je paye, voilà tout !

Phydime, homme sans instruction, mais doué d’un bon jugement et plein de bon sens, reconnaissait ce que bien d’autres parmi les hommes feignent d’ignorer ou de méconnaître : qu’en mettant au monde des êtres humains on contracte à leur égard une dette, matérielle autant que spirituelle ou intellectuelle, qui ne s’acquitte qu’à la mort.

Et Phydime disait encore souvent :

— Tenez, j’en connais des pères de famille qui se vantent de tout donner à leurs enfants. Oui, mais c’est des sournois. Un jour, quand ils pourront plus suffire à leurs besoins, ils s’en iront se faire supporter par leurs enfants, et c’est avec cette idée-là qu’ils donnent. Ils se font simplement les créanciers de leurs enfants, ces hommes-là. Quand ils n’ont plus rien, ils s’en vont aux enfants et leur disent : « À c’t’heure, mes enfants, rendez-nous ce qu’on vous a prêté ! » Non, je sais ben qu’ils diront pas ça, mais ils diront, et ça revient pas mal au même : « Eh ben ! mes enfants, à présent, faites-nous vivre ! » Et puis, j’en connais encore, ajoutait Phydime, qui donnent ben moins qu’ils disent. Et d’autres encore, mais ceux-là c’est des sans-cœur, qui n’ont jamais rien donné à leurs enfants, qui mangent tout ce qu’ils gagnent et puis qui s’en vont ensuite, quand ils sont finis, demander le lit et la table à leurs pauvres enfants qui ont souvent ben de la famille eux-mêmes.

Voilà comment raisonnait Phydime Ouellet, et voilà comment raisonne notre paysan canadien qu’on a dit issu de race inférieure !…

Non… Phydime et sa femme ne voulaient pas se voir un jour à la charge de leurs enfants, et leur reprendre, d’une façon, ce qu’ils leur auraient donné. Ils avaient pris les moyens d’amasser pour leurs enfants et pour eux-mêmes à la fois. Ils avaient assuré le pain de leur vieux jours, mais ce pain ils ne le mangeraient pas tout ; loin de là, ils comptaient en laisser encore pour être partagé entre tous leurs enfants après leur départ pour la vie éternelle. C’est ainsi que tous deux avaient compris leur devoir de père et de mère, et, contents d’avoir accompli ce devoir, ils vivaient heureux. Certes, des malheurs pouvaient venir, Dieu pourrait peut-être éprouver leur foi, alors ils se borneraient à bénir la main divine qui les frapperait… main qui les frapperait peut-être pour quelques fautes inexpiées !

Pour tout dire, Phydime et sa femme avaient cherché le bonheur en eux-mêmes, dans leur foyer, dans le cercle de leurs enfants, et non ailleurs. Sans le savoir peut-être ils avaient appliqué dans leur existence cette maxime de Chamfort :

« Le bonheur n’est pas chose aisée : il est difficile de le trouver en nous, et il est impossible de le trouver ailleurs ».

À la vérité, nul ne peut trouver le bonheur hors de soi. Phydime et sa femme l’avaient cherché en eux, et ils l’avaient trouvé.

Si l’on demande au premier venu ce qu’il désire, de suite cet homme se met à réfléchir ; il désire tant de choses à la fois, que de tous ses désirs il cherche celui ou ceux qu’il pourra réaliser le plus promptement. il ne peut être de bonheur possible pour l’homme en proie aux désirs. Car s’il désire, il envie ; s’il envie, il souffre.

Mais qu’on eût demandé à Phydime Ouellet :

— « Eh bien ! que désires-tu ? »

— « Rien ! » aurait répondu Phydime sans une hésitation.

Non, il ne pouvait rien désirer, rien envier, il était content de ce qu’il possédait : il avait le bonheur !

Mais ça n’avait pas été par des principes matériels que Phydime avait pu arriver à cet état d’homme satisfait de soi-même. Ce contentement lui venait d’un principe chrétien puisé dans les enseignements de l’Église. Phydime aimait son prochain, en ce sens qu’il ne lui causait aucun tort, ni en parole, ni en action, ni même en pensée. Jamais Phydime n’avait méprisé son voisin, jamais il n’avait attaqué la réputation de son semblable, jamais il n’avait mortifié autrui sciemment. Car Phydime croyait que l’amour du prochain, c’est l’amour même de Dieu, et qu’il est impossible d’aimer Dieu si l’on n’aime pas son prochain. Selon lui, il ne pouvait être de religion chrétienne sans ce principe de l’amour du prochain : car c’est là où com-