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BŒUFS ROUX

Phydime, comprenant que sa fille voulait que la chose demeurât secrète pour le moment, retrouva sa figure impassible et grogna :

— C’est bon… c’est bon… j’vas lui donner ta lettre à Monsieur le curé !… Il s’en alla, content d’avoir donné le change à sa femme.

Car Dame Ouellet n’allait pas non plus à la messe, elle ne voulait pas laisser seule sa fille malade.

Phydime prit le chemin de l’étable pour aller atteler.

Dosithée remonta à sa chambre, la solitude était son meilleur réconfort. Elle s’accouda sur l’appui de sa fenêtre fermée, et par le rideau de dentelle et la vitre légèrement givrée à ses quatre angles, elle surveilla la route par où s’éloignerait son père.

Se trouvant seul pour aller à la messe ce matin-là, Phydime attela la pouliche grise à sa « slague ».

Dosithée le vit passer sur la route en bas, puis elle le suivit longtemps des yeux à travers les arbres dépouillés et tout blancs de givre.

Le ciel était couvert et bas. Une petite neige fine commençait à tomber et blanchissait peu à peu la route et les champs. Un vent froid s’élevait du Nord-Ouest, et ce vent, tout à coup, lui apporta à travers le mince brouillard de neige la voix de son père. Elle écouta avec attention, tremblante, approchant son oreille de la vitre glacée. Était-ce possible ?… Oui… elle entendait parfaitement, quoique mêlée et se confondant au roulement de la « slague », elle entendait son père chanter sa chanson « des bœufs ». Phydime chantait ! C’était incroyable, lui qui n’avait pas chanté depuis des mois ! Dosithée ne voyait plus son père, mais elle saisissait encore dans l’éloignement et par échappées, parfois sonores, la voix de son père et le roulement moins saisissable de la voiture. Puis ce fut le silence autour d’elle, puis le gémissement du vent au-dehors et le rideau de neige qui s’agitait frileusement. N’importe ! Dosithée se sentit revivre à demi : car la voix joyeuse de son père avait fait luire un rayon de soleil dans l’ombre si épaisse de son cœur…

Elle sourit…


XIV


Et son sourire demeura dans la longue rêverie qui s’empara d’elle ; elle songeait à sa lettre à Léandre, à l’effet qu’elle pourrait produire sur le jeune homme. Mais qu’avait-elle donc écrit ? Voici :

« Si vous avez pour moi encore la même estime que j’ai devinée il y a deux mois, ce dimanche où vous m’avez fait vos adieux, venez me le dire. Car la nouvelle que vous avez apprise n’était pas fondée, car je n’ai jamais fait de promesse, et ce que vous avez pensé qui aurait lieu, n’aura pas lieu… »


C’était tout ce qu’elle avait écrit.

Elle n’avait pas voulu s’exprimer plus clairement, sûre qu’elle était que l’autre comprendrait nettement sa pensée.

Mais ce qu’il lui en avait coûté pour se décider à écrire ce billet ! On lui avait appris au couvent qu’en aucune circonstance une jeune fille bien élevée ne peut ni ne doit faire d’avances à un jeune homme. Les conventions sociales ne sont ni articles de foi ni dogmes, mais il est un monde scrupuleux, pointilleux, toujours à cheval sur des fantaisies inventées par des fantaisistes, et il suffit que ces gens émettent quelques idées dites « de mode » pour que viennent s’enrôler dans leur sillage des multitudes d’esclaves. Foin des conventions sociales ! pourrait dire le paysan avec justesse. Mais ce n’étaient pas précisément les conventions sociales qui pouvaient dicter à Dosithée la conduite qu’elle avait à tenir ; ces conventions, proprement dites, n’avaient pas retenu ou essayé de retenir sa main. Sa seule crainte avait été d’appeler à son secours un jeune homme qui ne l’aurait. pas aimée. Certes, elle croyait que Léandre l’aimait, mais sa certitude n’était pas complète attendu que cette certitude ne reposait que sur des apparences. Alors c’était livrer un secret intime à l’aventure. Car son amour à Dosithée, était un secret. On aurait pu le soupçonner, mais non le surprendre. Or, toute sa crainte avait résidé dans cette pensée : « Si elle allait livrer son secret à Léandre, et si lui, Léandre, ne l’aimait pas ! »

Un autre sentiment avait également agité son esprit indécis en méditant les termes de cette lettre : n’était-ce pas manquer de