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BŒUFS ROUX

andre à son tour pénétra dans le temple saint. L’office allait commencer.

Quand il fut dans son banc, le jeune homme se décida à prendre connaissance de la lettre. Il le fit avec beaucoup de précautions, afin que les fidèles dans son voisinage n’y vissent rien. Il lut hâtivement des mots qui prenaient un sens magique, miraculeux… des mots qui jetaient à ses yeux éblouis des rayons de lumière. Une joie intense le fit défaillir presque. Ah ! s’il avait la même estime pour elle… le même amour ! Elle le demandait !… Ah ! mais, elle n’aimait donc pas l’autre ? Ah ! mais, elle ne s’était donc pas promise ? Et elle l’appelait… elle l’appelait à elle !…

Une joie comme celle qui envahit Léandre ne se peut dépeindre !…

Après l’office divin, près d’un groupe de paysans rassemblés sur la place de l’église, Phydime bourrait sa pipe.

Léandre s’approcha et le tira à l’écart.

— Monsieur Phydime, murmura-t-il avec un sourire heureux, vous pourrez dire à mademoiselle Dosithée que j’irai ce soir…

— Ah ! mon garçon, s’écria familièrement Phydime tout réjoui et en frappant l’épaule du jeune homme, vous serez joliment bien attendu !

Et tous deux se comprirent de suite dans le même transport de joie.


XV


Toute cette matinée et jusqu’au retour de son père Dosithée endura un supplice parfois suave, parfois atroce.

Viendrait-il ?…

Toute sa pensée était ramassée en cet espoir.

Par sa fenêtre elle guetta donc le retour de Phydime.

Vers onze heures la neige avait cessé de tomber, et il en était tombé si peu que le sol n’était pas entièrement recouvert. Néanmoins, toute la campagne était blanche, de même que les montagnes du Nord, et, comme glissant sur cette blancheur immaculée, le fleuve roulait ses eaux sombres. Un manteau grisâtre enveloppait encore le firmament ; et, avec ses bois dénudés, les prés blancs et déserts, le silence qui planait de toutes parts, la nature, si merveilleuse quelques mois auparavant, avait pris un visage blême et mélancolique. Dosithée la considérait avec un immense regret.

Plus tard, quand l’heure vint où Phydime serait de retour de l’église, Dosithée attacha ses yeux anxieux sur la route. De loin elle l’aperçut, il venait grand train. Puis elle perçut le roulement de la voiture, mais assourdi par la mince couche de neige.

Quelle nouvelle allait-il apporter ? Le front collé à la vitre, les mains crispées sur l’appui de sa fenêtre, le sein bouleversé, haletante, elle attendit, la pauvre Dosithée ! Un condamné à mort n’attend pas avec plus de trouble l’heure terrible. Son cœur battait à se rompre. L’angoisse la mordait cruellement. Une sueur froide humectait tout son visage. Souvent elle était saisie d’étourdissements passagers…

La voiture approchait rapidement. Oui, Phydime venait au grand trot de sa pouliche grise, comme s’il avait eu hâte d’arriver.

Ah ! quelle nouvelle… quelle nouvelle apportait-il ?

La jeune fille sentit ses jambes se dérober sous elle, ses dernières forces l’abandonner. Dans son cœur l’espoir et la crainte se livrèrent un dernier et rude combat. .. qui l’emporterait ? Et elle le pressentait, la pauvre jeune fille : oui, si c’était la déception qu’on lui apportait, elle allait s’écraser là… morte peut-être ! Elle sentait son cœur si affaibli, que le moindre choc pourrait l’arrêter net de battre ! Bon ou mauvais, le coup allait être décisif !

Tout à coup, alors que la voiture se trouvait encore à un arpent environ de la maison, Dosithée entendit la voix de son père chanter joyeusement…


J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs blancs marqués de roux :

Ma charrue est en bois d’érable,
L’aiguillon en branche de houx…


Paupières closes, chancelante, Dosithée allait pousser un cri de joie suprême

Elle se contint pour prêter l’oreille. Elle ne voyait ni n’entendait plus son père. Pour une seconde le silence s’était fait. La voiture venait de s’arrêter devant la maison. Puis de nouveau la voix de Phydime s’éleva, elle ne chantait pas cette fois, elle parlait… elle appelait :

— Phémie ! Phémie !

Dame Ouellet était accourue dans la porte donnant sur la galerie.