Page:Leblanc - Ceux qui souffrent, recueil de nouvelles reconstitué par les journaux de 1892 à 1894.pdf/114

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fut malgré elle que partit cette demande indiscrète :

— Tout neuf, certes, moralement… mais… en est-il de même ?…

Elle l’observait, les yeux rivés aux siens, le buste incliné. Il rougit et ne répondit pas. Elle pensa : « Il est chaste. » Elle en fut troublée jusqu’au fond de l’âme, jusqu’en ses nerfs déjà tendus à l’excès.

Embarrassés, ils se turent. Lui, baissa la tête. Elle, le contemplait, avec une sorte d’angoisse. Elle s’étonnait de ses membres frêles, de sa débilité féminine, de sa silhouette exquise. La peau de ses joues, teintée de rose, paraissait impalpable. L’effleurement d’un ongle l’eut soulevée, comme la peau d’un fruit. De fines moustaches ombrageaient les coins de sa bouche. Et cette bouche offrait des lèvres sanglantes et savoureuses.

En une minute défila devant elle l’image des hommes qu’elle avait distingués. Comme ils étaient laids et grossiers et lourds auprès de lui ! Et elle songea à la délicatesse de cette nature, à tout ce qu’elle promettait de câlineries, d’attentions, de dévouement, de désintéressement ! Il se gardait pour une femme. Laquelle ? Saurait-elle l’apprécier ? Elle l’envia, cette femme. Jamais elle, n’avait rencontré cette pureté d’âme et cette innocence de corps. Toute jeune, elle eût connu quelque enfant semblable, que sa vie n’eût pas été la même, ni si inquiète ni si dépravée. Elle l’eût aimé exclusivement.