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L’INDÉCIS



À Jean Veber.

Jacques se souvenait toujours d’une boutade de son père :

— Mon pauvre fils a montré dès sa naissance un caractère si indécis que nous fûmes obligés de l’élever au biberon. Couché sur les genoux de sa nourrice, il se laissait mourir de faim, ne sachant à quel sein se vouer.

Tout enfant donc, il subit la torture de l’hésitation. Au lycée, cela lui coûta de graves châtiments. Entre un devoir à faire et un plaisir qui se présentait, il fallait effectuer un choix. Lequel ? Il se décidait à la dernière minute. Le plaisir s’en trouvait écourté ou le devoir insuffisant. Dans les deux cas, Jacques était puni.

Au baccalauréat il échoua pour la dissertation française. Il possédait bien son sujet cependant. Mais sur les trois heures accordées, il en consacra la moitié à chercher l’orthographe d’un mot : rythme prend-il un h ou deux ?

Il sortit du collège et, la même année, perdit ses parents. Il fut affolé. Cette liberté subite lui semblait odieuse. Que devenir ? Où habiter ? Comment gérer sa fortune ? Inextricables embarras !

Il demanda conseil à Jean Morel, son meilleur ami. Morel, renseigné sur lui depuis longtemps et plein de pitié pour cette faiblesse ingénue, lui dicta sa conduite, lui fit louer un appartement, le pourvut d’un domestique, d’un homme