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IV

LES PAUVRES GENS DE SAREK



Lorsque Véronique eut pansé la plaie d’Honorine, — plaie peu profonde et qui ne paraissait pas mettre en danger les jours de la Bretonne, — lorsqu’elle eut transporté le corps de Marie Le Goff dans la grande pièce encombrée de livres et meublée comme un cabinet de travail où reposait son père, elle ferma les yeux de M. d’Hergemont, le recouvrit d’un drap et se mit à prier. Mais les mots de prière ne venaient pas à ses lèvres, et son esprit ne s’arrêtait sur aucune pensée. Elle était comme assommée par les coups répétés du malheur. Assise, la tête entre ses mains, elle resta là près d’une heure, tandis qu’Honorine dormait d’un sommeil de fièvre.

De toutes ses forces elle repoussait l’image de son fils, comme elle avait toujours repoussé celle de Vorski. Mais les deux images se confondaient, tournaient autour d’elle, dansaient devant ses yeux clos, ainsi que ces clartés qui, dans l’ombre de nos paupières obstinément fermées, passent, repassent, se multiplient et s’unissent. Et ce n’était qu’une même face, cruelle, sardonique, grimaçante et hideuse.

Elle ne souffrait pas comme souffre une mère qui pleure un fils. Son fils était mort depuis quatorze ans, et celui qui venait de ressusciter, celui pour lequel toutes les ressources de sa tendresse maternelle étaient prêtes à jaillir, celui-là devenait subitement un étranger, pis que cela, le fils de Vorski ! Comment eût-elle souffert ?

Mais quelle blessure au plus profond de son être ! Quel bouleversement, pareil à ces cataclysmes qui