Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/21

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cela, vous êtes venue sans réserve, aimable, joyeuse, amicale, indulgente à mes attentions.

— Indulgente, observa-t-elle, oui, quand elles ne dépassaient pas les limites. Mais indignée lorsque vos procédés…

— Il ne fallait pas venir, alors, répéta-t-il. En venant, vous vous engagiez. Et c’est pourquoi je répète que vous vous êtes jouée de moi.

Elle riposta ardemment :

— Non, mille fois non. Je suis la femme la plus loyale. Je puis vous regarder dans les yeux sans rougir d’une arrière-pensée. Il n’y a pas eu en moi l’ombre d’une coquetterie. Il n’y a pas eu un sourire ou un silence que vous puissiez interpréter comme un encouragement.

— Il y a votre présence ici.

— Et après ? Est-ce que cela vous donne un seul droit ?

— J’ai les droits de celui qui aime, les droits que vous m’avez donnés en ne me mettant pas à la porte de votre vie.

Elle eut un geste de dénégation.

— Est-ce qu’une femme peut mettre à la porte de sa vie un homme qui lui fait la cour ? Je ne suis pas seule au monde. Mon existence ne dépend pas que de moi, de mes caprices ou de mes antipathies. J’ai un mari.

— Ne parlons pas de lui, dit-il. Je le hais !…

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est votre mari.

— Croyez-vous que, si j’étais libre, vous auriez plus de chance de m’imposer votre amour ?

— J’en suis sûr.

— Quel est le motif de votre certitude ?

— C’est que vous m’aimez.

Elle tressauta.

« Moi ! je vous aime ! Mais vous êtes fou ! Une telle accusation… »

Il sourit. Ce mot d’accusation apaisait sa fougue, et il reprit lentement :

« Je ne vous accuse, en tout cas, de rien de déshonorant, chère amie. L’amour ne se commande pas, et l’on peut fort bien aimer sans le savoir. »

Elle avança d’un pas vers lui, jusqu’à le toucher, et scanda d’une voix sèche, avec une conviction qui étouffait toute trace d’émoi :

« Je ne vous aime pas. Tout ce que vous dites et tout ce que vous supposez n’est qu’illusion et erreur. J’avais de l’amitié pour vous, une grande sympathie, de l’admiration même pour votre force et votre audace dans la vie. Mais pas l’ombre d’amour. Auprès de vous, je n’ai jamais éprouvé ce tressaillement d’inquiétude qui est le premier indice. Vous vous trompez, mon ami. »

Il ricana : « Je ne me trompe pas. Vous m’aimez, et vous le savez.

— Je sais que non. Je suis une femme de devoir et d’attachement. En dehors de mon mari, aucun homme n’existe pour moi. Je vous dis cela en toute sincérité, de même que je vous dis, sans qu’il y ait de ma part menace ou punition : vous avez rendu ma présence auprès de vous impossible, je partirai demain. »

Il la saisit aux épaules, de nouveau exalté :

— Vous ne partirez pas. Et d’ailleurs, je n’ai pas besoin de vous le défendre. Vous ne partirez pas parce que cela vous serait impossible. Mais oui, mais oui… Vous ne sacrifierez pas une heure de notre vie commune qui est un supplice pour vous comme pour moi, mais qui est