Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/28

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« Est-ce que tu imagines quelque chose ?

— Non, dit-il. Mais Jean trouvera.

— Comme il est calme, lui si emporté d’ordinaire !

— Cinq cent mille francs… murmura Bernard, cela ne compte guère pour lui. »

Vanol et Boisgenêt échangeaient aussi leurs réflexions, à voix basse, avec le couple Bresson. Vanol s’agitait comme d’ordinaire. Léonie était très frappée par l’accomplissement partiel de ses prédictions, et ne cachait pas ses craintes.

« La situation est grave, disait-elle. On doit, dans une certaine mesure, ajouter crédit à ces avertissements du destin…

— Et prendre toutes les précautions », ajouta Vanol de plus en plus inquiet.

Jean d’Orsacq continuait sa promenade. On voyait à sa figure contractée, à ses yeux fixes, tout l’effort de sa réflexion. On aurait pu penser que certains côtés du problème lui apparaissaient, et que, par moments, il entrevoyait l’ombre de la vérité, mais d’autres côtés lui demeuraient impénétrables, et il se heurtait, somme toute, à des obstacles et à des contradictions contre lesquels il ne pouvait rien. Il le dit d’ailleurs en résumant le travail de sa pensée :

« J’en arrive toujours au même point. Toute l’affaire est dominée par des impossibilités et des contradictions. N’est-il pas impossible, en effet, et absurde d’imaginer que quelqu’un au monde connaisse le chiffre de la serrure, puisque je ne l’ai révélé à personne ? Impossible et absurde que l’on ait cherché dans ce coffre des titres dont j’étais seul à connaître la présence ? C’est incroyable, avouez-le. Et puis cette clef, cette double clef dont j’ignorais l’existence… »

Il retomba dans sa méditation et se remit à marcher. Mais Boisgenêt l’interpella :

« Dis donc, d’Orsacq, il y a bien souvent dans les mystères un petit détail que l’on n’aperçoit pas et qui suffirait à tout éclairer.

— Pourquoi me dis-tu cela ? fit d’Orsacq en s’arrêtant.

— Pourquoi ? Je pense que ta femme est peut-être au courant d’un de ces détails ignorés de toi. »

Le comte haussa les épaules.

« Lucienne ? Je lui ai parlé avant le dîner du coffre-fort et de la stupidité de cet emplacement.

— Et qu’a-t-elle répondu ?

— Par les mêmes observations qui s’imposent à nous ; personne ne connaît le chiffre et il n’y a là-dedans que des paperasses.

— Tu ne lui avais donc rien dit à propos de ces titres ?

— Ma foi non.

— Tout de même… insista Boisgenêt.

— Tout de même, quoi ?

— Tu pourrais l’interroger.

— Évidemment. »

Et le comte ajouta avec impatience :

« Seulement, elle a été se promener je ne sais où… Elle, toujours si craintive pour sa santé ! »

À son tour, Vanol demanda :

« Ne penses-tu pas, d’Orsacq, qu’il y ait corrélation entre cette absence et le vol ? et qu’on aura profité de ce que tout le monde était sorti, ou sur le perron du vestibule, pour s’introduire ici ?

— Mais non cria d’Orsacq, aucune corrélation ! Ce vol, c’est une chose particulière, et l’on a déjà perdu trop de temps à la discuter… Ce qu’il y a d’urgent, c’est de retrouver Lucienne.

— Cherchons-la tous, dit Christiane… Et sans tarder.

— Oui, dit-il, sans tarder. Car enfin, avec ce vent !… »

On sentait qu’il faisait malgré lui toutes les suppositions et qu’il envisageait les pires conséquences d’une telle imprudence.

Sauf Vanol et Boisgenêt qui ne bougèrent pas de la bibliothèque, ils sortirent tous. Mais, comme ils descendaient le grand perron du vestibule, le jardinier Antoine, petit homme sec et basané, survint, conduit par Ravenot qui s’exclama tout essoufflé :

« Monsieur le comte, c’est Antoine. Il a bien rencontré Madame, il y a une petite heure.

— Parlez vite, Antoine. Où étiez-vous ?

— J’allais au village chercher du tabac, monsieur le comte était encore dehors, et j’ai aperçu madame la comtesse… J’ai reconnu la fourrure grise de Madame.

— Et de quel côté ?

— Du côté de la chute.

— Du côté de la chute ? s’écria d’Orsacq tout de suite alarmé.

— Madame la comtesse se dirigeait vers le petit pont qui passe au-dessus.

— Mais c’était de la dernière imprudence ! Ce pont est aux trois quarts pourri… et le plancher devait glisser avec la pluie…

— Il ne pleuvait pas encore ou très peu, affirma le jardinier.

— N’importe ! qu’on sonne la cloche ! Vite, Ravenot, sonnez la cloche.