Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/79

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Elle demeura quelques secondes immobile, le bras tendu vers celui qu’elle accusait, le visage implacable, et elle redit, à voix basse :

« C’est lui… je jure que c’est lui… »

D’Orsacq ne recula pas. Décontenancé d’abord par la violence de l’attaque, abasourdi par cette accusation qui lui semblait inexplicable, il y répondit soudain avec la même fougue exaspérée et sans chercher à mesurer ses paroles :

« Mais vous êtes folle ! Moi ! Moi ! le meurtrier de ma femme ! Qu’est-ce que vous prétendez là ! Vous ne savez donc plus ce que vous dites ? Moi, l’assassin ?

— Oui, vous, Jean d’Orsacq !

— Mais si j’étais coupable, vous le seriez au même titre que moi, puisque nous ne nous sommes pas quittés durant tout le cours de la soirée !

— Vous l’avez tuée ! Vous l’avez tuée ! » redisait-elle inlassablement.

Il la brutalisa : « Depuis quelques instants, vous vous démentez sans cesse. Votre conduite n’est que fausses manœuvres et contradictions. Pourquoi tantôt, il n’y a pas deux heures, m’avez-vous demandé secours pour sauver votre mari ?

— C’était vous, et je le savais depuis ce matin, depuis votre réquisitoire abominable contre Bernard, depuis que vous avez essayé de l’avilir à mes yeux, j’ai compris que c’était la suite du plan de ruine et de déshonneur que vous poursuiviez. Et je me suis méfiée de vous. Je n’avais aucune preuve, mais puisque vous l’accusiez ce ne pouvait être que vous.

— Cependant, vous évitiez son regard. D’instinct, vous l’avez cru coupable.

— Pas une seconde, vous entendez, pas une seconde je n’ai cru à cette possibilité. Mais tout de suite, j’ai senti que le meilleur moyen de sauver Bernard, c’était de le renier d’abord, et de me rapprocher de celui qui l’accusait. C’est pourquoi après avoir bien réfléchi, après avoir évoqué toutes vos paroles et tous vos actes de cette soirée, c’est pourquoi je vous ai demandé cet entretien, tout à l’heure, oui… pour tâcher de voir clair en vous et de vous mettre en défaut. Ah ! quand vous m’avez dit votre rencontre avec Gustave avant le dîner et que j’ai prétendu qu’il était aussi dans le vestibule, le soir, et qu’il se dissimulait, quelle joie de vous voir tomber dans le piège ! C’était naturel, cependant. Vous aviez constaté avec effroi que votre accusation de vol entraînait celle de l’assassinat, et vous cherchiez une manière quelconque pour détourner les soupçons sur le premier venu. Ce premier venu, je vous l’offris, c’était Gustave.

— C’était Gustave parce que je l’avais vu ! Et tout le reste n’est que mensonge d’Amélie !

— Ce n’est pas vrai ! s’exclama Christiane. C’est vous qui mentiez. Et je vous tenais dès lors. Je savais, je savais ! Si vous mentiez, si vous inventiez un coupable, pouvais-je douter ?

— Douter de quoi ?

— De votre crime.

— Ainsi j’aurais tué ma femme ?

— Oui, oui, oui.

— Dans quel but ?

— Pour vous libérer.

— Pourquoi me libérer ?

— Pour me conquérir !

Il éclata de rire, d’un rire nerveux et méchant :

— Vous conquérir ? Mais vous étiez à moi ! La lutte était finie entre nous.

Bernard se précipita sur lui en criant :

— Misérable ! Qu’est-ce que tu oses dire ? Christiane, ta maîtresse ? Ah ! misérable !…

Il leva la main… Les deux magistrats, qui s’étaient dressés aussitôt, n’eurent que le temps de lui saisir le bras. Christiane le menaçait du regard et du geste, et balbutiait la même injure :

— Misérable ! Misérable !

Ce à quoi il répondait en ricanant :

— Je l’affirme… un homme comme moi ne s’y trompe pas… Pourquoi aurais-je tué ? Dans huit jours, dans quinze jours, vous veniez à moi, de vous-même… Oui, Bernard, quoi que tu fasses, quoi que tu dises…

Entre les deux hommes, c’était un déchaînement de haine qui bouleversait leurs visages, et Christiane était soulevée de la même exécration.

— Misérable ! Comment osez-vous ?

M. Rousselain frappa du pied, et s’écria :

— Qu’on se taise ! Monsieur d’Orsacq, reprenez votre place et laissez Mme Debrioux achever sa déposition. Si vous n’êtes pas coupable, comme je veux le croire, que craignez-vous d’accusations que vous savez sans fondement ? Il faut des preuves, et des preuves formelles. Au cas où elle ne pourrait pas les fournir, personne ici n’ignore contre qui son intervention se retournerait.

Le silence s’établit. La scène, d’ailleurs, ne pouvait se maintenir à ce degré d’acuité. D’Orsacq regarda un instant la figure méconnaissable de Christiane, puis attendit, de nouveau impassible. Boisgenêt lui parlait à voix basse, et semblait le morigéner. À ce moment, le substitut ayant effleuré par hasard la main du juge, fut stupéfait de la sentir glacée.

« Oui, c’est ainsi, murmura M. Rousselain, le gros bonhomme que je suis se laisse toujours prendre à ces crises de la passion. Mais jamais comme aujourd’hui, je n’ai eu le frisson du tragique et de la fatalité. Est-il possible qu’il ait tué sa femme, et comment ? Par quel subterfuge ? »

Tout haut, il ordonna : « Parlez, madame. Et que vos paroles s’adressent directement à moi. Pas d’injures inutiles. Des faits. »

Christiane s’était dominée. Si palpitante qu’elle dût être au fond d’elle-même, rien ne trahissait plus son agitation et sa fièvre. Elle prononça :