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JE SAIS TOUT

chai de lui un peu avant l’heure où l’on ouvrait les portes, et scandai d’une voix frémissante :

— Enlevez-moi ça… je vous défends… Le reste, soit. Mais pas ça, pas la honte d’un tel outrage !

Il affecta un air ahuri.

— Un tel outrage ? C’est un outrage d’honorer la mémoire de votre oncle et d’afficher le portrait du génial inventeur, dont la découverte va révolutionner le monde ? Je m’imaginais lui rendre hommage.

Hors de moi, je balbutiai :

— Je vous défends… je n’accepte pas d’être complice de votre infamie.

— Mais si, mais si, dit-il en riant, vous accepterez ça, comme le reste. Ça fait partie du bloc, mon petit monsieur. Faut l’avaler. Et vous l’avalerez parce que la gloire de l’oncle Dorgeroux doit planer au-dessus de ces mesquineries. Je sais bien, parbleu, un mot de vous, et je suis coffré. Et après ? Qu’est-ce que deviendra la grande invention ? Dans le lac, n’est-ce pas, puisque je suis seul à posséder tous les secrets et toutes les formules. Le seul, vous entendez ! L’ami Velmot, l’homme au lorgnon, n’est qu’un comparse, un instrument. Bérangère aussi… Alors, Théodore Massignac à l’ombre, finies les mirobolantes visions signées Dorgeroux. Plus de gloire, plus d’immortalité, C’est-il ça que vous voulez ?

Sans attendre ma réponse, tout de suite, il ajouta :

— Et puis, il y a autre chose… quelques mots que j’ai surpris cette nuit… Ah ! ah ! cher monsieur, on aime Bérangère… on est prêt à la protéger contre tous les périls !… Mais, en ce cas, soyez logique, qu’ai-je à craindre ? Me dénoncer, c’est dénoncer la bien-aimée. Voyons, quoi, suis-je pas dans le vrai ? Le papa et la petite… autant dire deux têtes dans le même bonnet. Si on coupe l’une, que deviendra l’autre ? Hein, nous commençons à comprendre ? Allons, tant mieux ! Tout s’arrangera, vous aurez beaucoup d’enfants, et qu’est-ce qui me remerciera de lui avoir gagné une jolie dot ? C’est Victorien.

Il m’observa un instant, d’un air goguenard. Les poings serrés, je prononçai rageusement :

— Misérable !… Quel misérable vous faites !

Mais des gens s’approchaient de nous et il me tourna le dos après m’avoir dit à demi-voix :

— Chut, Victorien ! N’insultez pas votre beau-père.

Je me contins. L’abominable individu avait raison. J’étais condamné au silence par des motifs si puissants que Théodore Massignac pouvait achever sa tâche sans avoir à redouter de ma part le moindre sursaut de conscience. Noël Dorgeroux et Bérangère veillaient sur lui.

Cependant l’amphithéâtre s’emplissait, et, par files pressées, les automobiles continuaient d’arriver, déversant le flot des privilégiés à qui leur fortune ou leur situation avait permis de payer les dix ou vingt louis d’une place. Financiers, millionnaires, comédiennes fameuses, directeurs de journaux, célébrités de l’art et des lettres, potentats du commerce anglo-saxon, secrétaires des grands syndicats ouvriers, tout le monde accourait avec une sorte de fièvre vers ce spectacle qu’on ignorait, dont aucun programme n’annonçait le détail, et que, bien plus, on n’était même pas sûr de contempler, puisqu’on ne savait si les procédés de Noël Dorgeroux avaient été réellement retrouvés et convenablement employés Qui même pouvait affirmer, parmi ceux qui ajoutaient foi à mes récits, que Théodore Massignac n’avait point profité de toute cette affaire pour monter la plus gigantesque mystification ? Ne lisait-on pas, sur les billets et sur les affiches, ces mots peu rassurants : « En cas de temps défavorable, les billets seront valables pour le lendemain. Pour toute autre raison, mettant obstacle à la représentation, aucune place ne sera remboursée, et aucune indemnité ne sera due. »