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LES TROIS YEUX
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Logis de Meudon, où je demeurais depuis plusieurs semaines, attendant la fin des vacances et ma nomination de professeur à Grenoble.

Et, à chacun de mes séjours, j’avais retrouvé les mêmes habitudes, la même soumission aux heures de repas et de promenade, la même vie monotone, coupée, lors de grandes expériences, par les mêmes espoirs et par les mêmes déceptions. Vie forte, robuste, conforme aux goûts et aux rêves démesurés de Noël Dorgeroux, dont aucune épreuve n’abattait le courage et n’altérait la confiance ingénue.


J’ouvris ma fenêtre. Le soleil dominait les murs et les constructions de l’Enclos. Aucun nuage n’atténuait le bleu du ciel. Un parfum de roses tardives frissonnait dans l’air calme.

— Victorien ! chuchota au-dessous de moi une voix qui montait d’une charmille tout engoncée de vigne rouge.

Je devinai la présence de Bérangère, la filleule de mon oncle. Elle devait lire comme de coutume sur un banc de pierre, où elle aimait s’asseoir.

– Tu as vu ton parrain ? lui dis-je.

— Oui, répondit-elle. Il traversait le jardin et il est rentré dans son Enclos. Il avait l’air tout drôle.

Bérangère écarta le rideau des feuilles, à un endroit où le treillis qui formait la tonnelle était cassé, et sa jolie tête blonde, hérissée de boucles folles, émergea.

— Allons bon, fit-elle en riant, mes cheveux sont accrochés. Et puis, il y a des toiles d’araignée. Ah ! l’horreur… Au secours !

Souvenirs enfantins, détails insignifiants… Pourquoi cependant sont-ils restés gravés au fond de ma mémoire avec tant de précision ? On croirait que tout notre être s’imprègne d’émotion à l’approche des grands événements qui doivent nous atteindre, et que notre sensibilité tressaille d’avance comme au souffle impalpable d’une tempête lointaine.

Je descendis vivement au jardin et courus vers la charmille. Bérangère n’y était plus. Je l’appelai. Un éclat de rire me répondit, et je l’aperçus plus loin qui se balançait sur une corde qu’elle avait tendue entre deux arbres, sous une voûte de feuillage.

Elle était délicieuse ainsi, pleine de grâce et légère comme un oiseau qui s’abandonne à quelque branche flexible. À chaque élan, toutes les boucles s’envolaient, dans un sens, puis dans l’autre, et lui faisaient une auréole mouvante, où venaient se mêler, tombant de tous les arbres secoués, des feuilles rousses, des feuilles jaunes, des feuilles de tous les ors de l’automne.

Malgré l’inquiétude qu’avait laissée en moi l’extrême agitation de mon oncle, je m’attardai devant cette vision d’allégresse incomparable, et, donnant à la jeune fille un surnom que l’on avait tiré jadis, par assonance, de son nom de Bérangère, je prononçai tout bas, presque à son insu :

— Bergeronnette…

Elle sauta de sa balançoire, et se plantant devant moi :

— Plus permis de m’appeler ainsi, monsieur le professeur.

— Et pourquoi donc ?

— C’était bon autrefois, quand j’étais un mauvais garnement de petite fille qui faisait des pirouettes et des cabrioles. Mais maintenant…

— Pourtant ton parrain continue à t’appeler ainsi.

— Mon parrain a tous les droits.

— Et moi ?

— Aucun.

…Ce n’est pas une aventure sentimentale que je raconte ici, et je ne