Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/11

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— Oh ! ton père a vu le diable ? le vrai ? pas celui de Mme Mac-Mich, dans le livre de la bibliothèque rose ? Il a dû avoir une peur terrible ! Comment a-t-il osé le tirer par la queue ?

Violette écarquilla les yeux.

— Non, mais… tu es décidément trop niais. Tirer le diable par la queue, tu ne sais donc pas que ça veut dire qu’on est un peu des pauvres ? des nouveaux pauvres, comme dit papa.

Pierre réfléchit assez longuement, comme s’il cherchait à résoudre un problème. Puis, d’un air grave et satisfait, comme quelqu’un qui vient de trouver un bon expédient :

— C’est triste, dit-il enfin. Mais vous avez bien un chat dans la maison ou à la ferme ?

— Oui, répondit Violette stupéfaite. Il a même la queue roussie par le fourneau. Il s’appelle Razibus. Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Une idée que j’ai pour que vous soyez riche. Oh ! j’en ai bien des idées en tête ! Si vous saviez comme elle me brûle le soir, ma tête…

— T’es donc malade ?

— Un peu. Et puis, vous savez, à mon âge, on a déjà eu bien des soucis. Tenez, après la mort de papa, on m’a couché pendant longtemps avec de la glace sur la tête… J’espérais tant que j’allais le rejoindre !… Maman disait qu’il était un peu sévère parce qu’il était toujours dans ses livres, mais avec moi il était si bon !

Violette — tout enfant qu’elle était — comprit avec sa délicatesse de petite fille qu’il valait mieux ne pas remuer le fer d’une plaie chaude. Et ne sachant trop que dire, elle trouva ces simples mots :

— Écoute, Pierre. On t’appelle Pierre, n’est-ce pas ? Veux-tu qu’on soit tout à fait des amis, et qu’on se tutoie ?

— Oui, je veux bien. Et on fera de belles promenades tous les deux, n’est-ce pas ?

— De belles promenades, oui, Pierre, là où il y a du soleil, des fleurs, des oiseaux…

— C’est ça ! C’est ça !

Une perspective nouvelle déroulait rapidement le panorama successif de ses tableaux gracieux devant le petit orphelin. Déjà il éprouvait le besoin de communion qui, chez les sensibles et les tendres, rend si doux le partage des premiers émois quand la nature ouvre son livre aux yeux émerveillés de l’enfance. Il ajouta :

— On rencontrera peut-être le Petit Poucet, l’Ogre, Riquet à la Houppe.

— Tu rêves… tout ça c’est des contes, dit Violette, petite campagnarde assez prosaïque.

— Non, je le jure, reprit Pierre avec autorité, c’est des histoires vraies qu’on