Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/26

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Les deux enfants traversent des salles solennelles, mais en délabre, dont les voûtes et les murs salpêtrés sentent un peu le moisi. Ils entrent dans un vaste fumoir. Sous les massacres de cerfs, les pieds de chevreuil et les hures de sanglier menaçantes, le bureau, les papiers et les pipes de M. des Aubiers sont tapis dans la somnolence poussiéreuse et le relent froid du tabac. Il y a là un petit coin réservé à Violette, où des poupées tout à fait dénuées de jeunesse et de beauté montrent leur petit nez camard de carton rose retourné au gris. Mais il y a mieux.

Il y a… une tirelire !

Oui, une tirelire qui fait figure de petit tonneau en faïence jaune.

D’un geste solennel, sans regrets, assez fière d’elle-même, Violette la brise contre le carreau. Et tout de suite, tout de suite, voici messieurs les gros sous ravis de leur liberté qui roulent avec diligence et se vont cacher sous les tables et sous les chaises. D’autres sont plus philosophes. Sachant sans doute ce qui les attend, à savoir que l’argent est toujours ramassé, ils ne fuient pas leur destin et ils demeurent cois, tout ronds… un peu bêtes sur les dalles.

— Compte, fait Violette majestueuse à Pierre qui se démène à quatre pattes, petit berger fou du troupeau de Mercure, lequel fut, on le sait, le dieu de l’argent.

— Quarante sous.

— C’est beau, dit Violette.

— Oui, mais moi…

Pierre s’arrête tout court. Il avait un louis dans sa poche, son trésor du mois, qu’il avait apporté pour courir dans le grand mystère ombreux des bois. Seulement, il vient de se souvenir que sa mère lui a dit une fois :

— Mon petit Pierre, on n’est pas un homme supérieur parce qu’on a de l’argent. Et puis, il ne faut jamais parler de cet argent, surtout à ceux qui n’en ont pas.

Alors, il dit simplement :

— Oui, je crois que c’est beau.

— Seulement, voilà, fait Violette. On ne sait pas jusqu’où on ira. Faut manger ! As-tu apporté ce qu’il faut ?

— Non ! reprend Pierre consterné.

— Ça va, ça va, dit Violette. Papa ne me grondera pas. Viens avec moi…

Psss ! Le temps d’une pirouette, et voici Violette et Pierre dans la buanderie proche la cuisine. Dans une cheminée dont le gouffre inquiétant ouvre sa gueule noire sur le ciel, pend une crémaillère qui ressemble à un instrument de torture inventé par quelque diable. Un bien vilain objet tout informe y pend comme une victime suppliciée.

— Avec ça, on ira loin ! dit Violette en dépendant le martyr.

— C’te-horreur ? jette Pierre dans un cri scandalisé.