Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/68

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Le garde ne bouge pas. Ses gros souliers ferrés sont cloués sur le dallage noir et blanc qui tout à l’heure peut-être sera maculé de traînées sanglantes. Le bruit s’arrête, puis reprend. Maintenant, c’est une plainte ininterrompue, déchirante… quelque chose d’infiniment douloureux coupé par des hoquets de désespoir. Le râle de la mort ?

Le garde a pris son fusil en main. De rouge, sa figure est devenue un peu terreuse. Sans mot dire, il marche droit vers la porte, dont il soulève le loquet.

Derrière lui, les enfants immobiles regardent avec un mélange de curiosité et d’effroi.

La porte a tourné sur ses gonds et, dans la pénombre, on distingue un homme à genoux. Il sanglote, il soupire, il embrasse avec une ferveur un peu folle le bas d’une robe.

Pierre et Violette frissonnent. Ils ont reconnu dans l’ombre poussiéreuse le bec d’aigle, les épaules voûtées, la barbe aile de corbeau.

— Le remords ! songent-ils, bouleversés. Trop tard ! trop tard ! Barbe-Bleue a assassiné sa dernière femme. Et déjà il la pleure.

Un bruit derrière eux. L’effroi comme un manteau de glace tombe sur leurs épaules. Sont-ce les molosses qui viennent les dévorer dans la maison du crime ?

Non. C’est une cuisinière.

C’est une cuisinière, comme il paraît à son tablier blanc, au bonnet qui couronne sa tête de vieille pie maigre, à la cuiller à pot qu’elle tient encore de sa bonne main calleuse.

— Eh là ! eh là ! C’est-y ! marmonne-t-elle entre ses dents. C’est-y possible de se mettre dans des états pareils !

En entendant cette voix criarde mais sympathique, qui s’accorde si peu avec l’atmosphère d’un crime tout frais, le garde fait quelques pas en arrière.

Tout doucement il a refermé la porte sur Barbe-Bleue qui, abîmé dans son désespoir, n’a rien vu de toute cette scène. Puis il écoute. Et les deux enfants tendent l’oreille.

— Mais oui, fait la cuisinière qui, ravie de son importance, ne demande qu’à parler. Vous n’avez donc pas encore vu notre pauvre monsieur dans ses crises de désespoir ? Des fois, quand ça le prend comme ça, il ne se connaît plus. Vous savez bien qu’il a perdu sa dame il y a deux mois ? On vous a bien dit ça avant que vous entriez en place, monsieur Malisson ?

— Pt’être ben, fait le garde ahuri, mais qu’est-ce qu’il a en ce moment, M. Vauderland, à embrasser des volants de robe ?

— Pour ça, le pauvre cher homme, je vais vous expliquer l’histoire. Il a eu tant de chagrin que ça lui a tapé sur les nerfs. Sa dame, elle s’appelait Solange,