Page:Leblanc et Maricourt - Peau d’Âne et Don Quichotte, paru dans Le Gaulois, 1927.djvu/79

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— Mais ce n’était pas lui qui les avait faites, ton papa ?

— Non, mais il disait : « L’oncle Croque-Tout est le chef de la famille. Faut faire ça pour l’honneur du nom. » Enfin des choses que je ne comprends pas bien. Alors il a emprunté cent mille francs à M. Blandot. Alors… alors… (Violette était haletante), alors, M. Blandot, voyant que papa ne peut pas payer, a voulu saisir le château. Il est venu pour ça avec l’huissier — un homme qui fait les saisies — et, après avoir discuté, ils sont tombés d’accord pour prendre seulement le donjon et tout ce qu’il y a dedans. C’est encore un gros morceau, tu sais, et j’ai beaucoup… oh ! beaucoup de chagrin !

Pierre était confondu.

— Mais, Violette, disait-il, tu perds la tête ; comment veux-tu qu’il saisisse le donjon ? Ça ne se saisit pas, un donjon. Il a les bras trop courts, M. Blandot. Et puis, tout gros qu’il est, cet affreux rouquin, il ne peut pas l’emporter sur ses épaules.

— Mon pauvre Pierrot, j’sais pas bien, moi. Tout ce qui est sûr, c’est qu’il a raconté qu’il allait le saisir. Maria affirme que c’est un terme de loi. Papa, lui, ne me dit rien.

— Rassure-toi, ma Violette, fit Pierrot perplexe. Regarde, les deux hommes s’en vont. Ils n’ont rien saisi du tout.

— Mais je te dis que si. Ils vont revenir faire l’inventaire !

Pierre demeurait inquiet devant ces terribles expressions de la loi. Il sentait qu’un gros péril menaçait Violette et son père. Il était outré.

— Voyons ! voyons ! fit-il, il n’est peut-être pas si méchant que ça, M. Blandot. Si on pouvait l’empêcher…

— Oh ! non. Un usurier, c’est très mauvais. Celui-là prête aux pauvres paysans des gros prêts à la petite semaine.

— Petite semelle ? Je ne comprends pas.

— Non ! petite semaine. Je ne comprends pas non plus, mais c’est une chose affreuse. Et puis, tu sais…

Violette, apeurée, baissa la voix en regardant de tous côtés. Les hommes partaient. Ne voyant plus personne, elle ajouta d’un ton grave.

— Et puis, tu sais, on le surnomme Graine d’Oignon à la suite d’une drôle d’histoire d’il y a longtemps. Autrefois, il faisait les affaires d’une vieille paysanne riche, riche à avoir partout des bas de laine remplis d’or. On l’appelait la mère Graffinois. Un beau jour… non, c’était la nuit… elle est morte subitement, on ne sait pas trop de quoi… et on a vu M. Blandot qui déménageait de gros sacs, des sacs énormes, aussi énormes que son ventre.

— Mon Dieu ! qu’est-ce que c’était ? Des petits enfants cousus dedans ?

— Ah ! voilà, on ne sait pas bien. Des voisins l’on interrogé au petit jour. « C’est des sacs de graines d’oignon », qu’il leur a dit. Mais tout le monde croit que c’était des sacs d’écus. Il est devenu riche tout d’un coup. Alors il y en a qui assurent que, quand on parle de la mère Graffinois, il devient pâle comme la mort. C’est louche, cette histoire, comme dit Maria.